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Cruel Jaws

(1ère publication de cette chronique : 2021)
Cruel Jaws

Titre original :Fauci Crudeli

Titre(s) alternatif(s) :Les dents de la mer 5

Réalisateur(s) :Bruno Mattei

Année : 1995

Nationalité : Italie

Durée : 1h32

Genre : Il nous faudrait une plus grosse photocopieuse

Acteurs principaux :Richard Dew, David Luther, Georges Barnes Jr, Scott Silveria

Rico
NOTE
3.5/ 5

1995 - Dans les bureaux de la société Universal

– Bon Mesdames Messieurs, je vous ai réunis parce que nous avons un problème…

- Oui Waterworld, mais je vous jure on va finir par tenir le budget, ils nous faut juste une dernière rallonge de 20 millions de dollars pour ajouter de l’eau et des implants capillaires à Kevin Costner…

- Non, je ne vous parle pas de ça… Ils ont recommencé…

- Quoi, les essais nucléaires dans le Pacifique ? Maudits Français, n’apprendrez-vous donc jamais les dangers du nucléaire !

- Non pas les Français mais leurs cousins de bonne humeur… les Italiens ! Ils ont encore fait un faux Dents de la mer.

- Quoi, ils refont des films eux maintenant ? Berlusconi avait pas tué tout leur cinéma ?

(Brandit une cassette vidéo)

- Pas complètement visiblement, il y en a qui résistent. Regardez ce que nos représentants à Rome ont réussi à se procurer sur un marché à la sauvette : Jaws 5 !

- Les enfoirés... comme si on avait besoin de qui que ce soit pour venir saloper nos propres franchises. Hein, vous vous souvenez du 4 et de son requin vengeur qui rugit...

- Patron, vous êtes sûr que c’est italien ? Ça semble réalisé par un certain William Snyder, ça fait pas trop italien ça...

- Ouais il a raison patron, j’en connais un de Snyder, il fait des clips pour Rod Stewart et ZZ Top, il est pas mauvais d’ailleurs, on devrait le recruter pour tourner des films, il faudrait juste qu’il se calme un peu sur les ralentis mais…

- Non lui c’est Zack Snyder, je vous parle de William Snyder…

(silence dans la salle, les gens se regardent)

- Non mais c’est Bruno Mattei en fait.

- Attendez, c’est pas le gars qu’avait fait un Terminator 2 avant James Cameron en 90 ?

- Le même. Et je vous parle pas de son RoboWar qui repompait Predator ou de son projet Alien 3 qui n’a jamais abouti après que la Fox a fait retitrer le Alien 2 de Ciro Ippolito en 1980.

 

- Mais ça va pas se passer comme ça ! On va le faire interdire, on va lui coller un procès aux miches ! Comme avec Castellari et son La mort au large !

- Je vous en prie, gardons notre calme. Comme je vous l’ai dit, j’ai récupéré une copie du film, donc on va la regarder tous ensemble et décider ensuite de ce qu’on va faire.

(1h30 plus tard…)

- Voilà voilà voilà...

- Je ne sais pas si on peux véritablement considérer ça comme une menace…

- Oui, je veux dire même en Italie, je suis pas sûr qu’ils oseraient le sortir celui là.

- De toutes façons ça dépassera jamais le marché de la vidéo ce truc.

- Vous avez raison, c’est trop nul pour être dangereux, on va juste leur interdire de s’appeler Jaws V et puis ça ira bien…

- La vache oui, ils n’ont même pas un vrai squale mécanique, vous avez vu toutes ces images d’archives de requin ?

- Ah ah mais oui ces archives de req… attendez repassez-moi vite fait les scènes de stock-shots là parce que… Oh les enfoirés !!!!

 

Soyez prudents avant de vous enthousiasmer et vous jeter sur ce DVD allemand sur la foi de son visuel.


Avec 12 films chroniqués, Bruno Mattei a plus qu'un simple rond de serviette chez Nanarland. Il a sa table VIP réservée avec couverts personnalisés et serviette en lin blanc brodée à son monogramme. A part Godfrey Ho et ses 20 titres référencés sur le site, personne n’a été aussi productif et régulier dans le nanar. Et ce dans tous les genres : du sous-Rambo pétaradant à l’épouvante zombiesque, du mondo crapoteux au post-apocalyptique fauché.

Et dans cette immense filmographie, il y en avait un que je me promettais depuis des années de chroniquer dans un genre qu’il a relativement peu abordé en dehors de son mythique Les rats de Manhattan : le film d’attaque animale. Et qui plus est dans une sous-catégorie qui m’est particulièrement chère : la Sharksploitation.

Et c’est peu dire que quand il s’y attaque en 1995, 20 ans après le chef-d’œuvre de Spielberg, le genre du film d'attaque de requin est mort et enterré sous un tombereau de copies et de suites de plus en plus minables et catastrophiques. Et ce Cruel Jaws va être le dernier clou dans un cercueil déjà bien esquinté.

Le challenge est d’autant plus relevé pour l’ami Bruno que lorsqu'il s’attaque à ce projet, la situation est difficile pour le cinoche populaire italien. Le bis est quasi mort en 95, tué par l’explosion de la télé poubelle-paillette berlusconienne, la fermeture des salles de quartiers et l’arrivée massive du cinéma américain de série B dans les vidéo-clubs. La plupart des collègues ont raccroché les gants et se sont reconvertis, qui dans le porno (Joe D’Amato), qui dans la série télé (Enzo G. Castellari, Lamberto Bava).

Autant dire qu’aller tourner un film de requin aux Etats-Unis à cette période est plutôt ambitieux. Mattei a 300 000 $ en caisse pour faire son film, il ne parle pas anglais et s'envole en Floride avec une équipe réduite pour le tourner avec sa bite, son couteau et son banc de montage. Et surtout pas de requin. Enfin si, d’après certaines rumeurs à prendre avec précaution, il y aurait eu un faux requin mécanique construit en Italie pour quelques plans mais il aurait été pété lors des essais.

Ah et visiblement il n’a pas de scénario non plus. Mais bon pas grave, il a Jaws le roman original de Peter Benchley en poche, il a revu vite fait les films de la saga, c’est bon il va bricoler un truc. Les gens y sont venus voir un dents de la mer. Ben y va faire un dents de la mer tout pareil que le film de Spielberg. S’ils voulaient de l’original, les gens, ils iraient pas payer pour un n°5.

Déja Vu...

Bienvenue à Hampton Bay, petite station balnéaire de Floride qui devient le terrain de chasse d’un requin tigre particulièrement agressif. Evidemment, alors qu’on découvre les premiers cadavres, le shériff et un océanographe local s'alarment et veulent faire fermer les plages. Mais bon, il y a la grande régate annuelle qui arrive et franchement ça serait pas bon pour le tourisme.

D’autant que dans le même temps on assiste aux manœuvres frauduleuses d’un promoteur véreux à cigare, acoquiné avec la mafia, qui tente de faire exproprier par tous les moyens celui que tout le monde appelle le Viking, littéralement un sosie de Hulk Hogan, propriétaire d’un petit marineland local, qui fait la joie de sa petite fille en fauteuil roulant. Problème supplémentaire, la fille du promoteur en pince pour Billy, le fils du Viking, au grand dam de Ronnie son frère aîné qui voit dans ce dernier son seul vrai rival dans la grande course de planche à voile qui s’annonce…



Richard Dew, qui a fait une petite carrière de sosie d'Hulk Hogan pour des soirées anniversaires ou des ouvertures de magasins en Floride jusqu'au milieu des années 2000 comme le montre son site officiel Angelfire d'époque.

Cruel Jaws



Petite fille "handicapée" qui ne peut s'empêcher de battre des jambes quand elle tombe à l'eau ou remonte sur le ponton.

La seule vague originalité du script est que le requin s’est échappé d’un navire de la marine américaine menant des expériences pour rendre le bestiau plus agressif, et qui a coulé lors d’une tempête quelques temps avant. Mais en fait ça ne sert quasiment pas dans le scénario, si ce n’est pour justifier la reprise de l’explosion finale du requin de Jaws 3 devant une épave de bateau.

On navigue donc dans le archi-connu, pas aidé par des comédiens recrutés parmi des mannequins et des acteurs de pubs locales qui pour la plupart n’ont que ce film sur le casier… pardon, à leur CV. Avec une belle brochette de jolies gueules recrutées pour leur physique qui surjouent la moindre scène avec application. Si les acteurs adultes sont relativement bons, les jeunes en font sympathiquement des caisses.



De l'ado ricain élévé au grain.



Sky Palma, de très loin mon actrice préférée du film dans le genre scream queen.









La course de planches à voile la moins crédible du monde.

Darwin award de la mort la plus bête et la plus repompée sur Jaws 2.

Mes personnages préférés étant la galerie de mafieux qui, ayant financé les affaires du promoteur, veulent se débarrasser du requin pour veiller sur leurs investissements (une idée reprise du roman original de Benchley). Entre le parrain à l’accent italien doucereux qui vient faire des propositions qu’on ne peut pas refuser, et les gros bras en chemises à fleurs qui surjouent les durs, c'est un vrai régal.

Il faut dire que le tournage, même s’il s’est globalement déroulé dans une bonne ambiance, est fait à l’arrache. Comme le script n’est pas fini et que Mattei ne parle pas anglais, les acteurs sont encouragés à improviser leurs propres dialogues, ce qui donne des résultats plus que fluctuants.

Ce requin tigre est un maniaque ! 

De même, pas gêné, Mattei reprend au mot prêt des scènes voire des pans entiers des dialogues des films originaux, que ce soit la description des requins par l’océanographe comme des machines à nager, tuer et faire des bébés, ou les touristes venus voir le requin en action et déçus d’être détrompés par le shérif.

Tout est résumé par une phrase du shérif en découvrant la taille du bestiau : il nous faudrait un plus gros hélicoptère ! 

Ah, et comme je l’ai déjà précisé, ce film de requin n’a pas de requin.

Vous allez me dire : OK c’est gênant mais bon, avec des stock-shots animaliers, on se débrouille… Certes comme d’hab', on va nous balancer sans vergogne les mêmes images du National Geographic qu’on nous ressert à chaque fois comme dans les Shark Attack de chez Nu Image et tant pis si, selon les plans, le requin tigre change de taille et de forme, voire devient un grand blanc ou même un dauphin le temps d’un plan d’aileron, ça c’est rien…

Non, Bruno, en bon roublard, va lui détourner des scènes entières d’autres films de requin qu’il va coller par la magie du montage à ses propres comédiens ! Un peu de Deep Blood de Joe D’Amato, mais surtout toutes les scènes où la tête du requin jaillit des eaux pour bouffer une victime sont reprises de La Mort au Large de Enzo G. Castellari sorti 15 ans plus tôt.

Mais si ce n'était que ça, on resterait encore sur du plagiat italien, autant dire quasiment en famille. Non, puisqu’on refait Les dents de la mer, pourquoi se gêner ? Bruno va la jouer à la turque et carrément reprendre des plans sous-marins des 3 premiers films de la saga, qu’il va insérer en toute illégalité dans son propre long-métrage en bidouillant la colorimétrie et le cadrage pour maquiller le larcin.

Au moins il ne reprend aucune image du 4, voleur peut-être mais homme de goût avant tout !


Les scrupules, c'est pour les faibles.

Pas de requins donc, et pas de musique non plus. Pas de problème, il va les piquer à plein d’autres films. Écoutez-moi ce chef-d’œuvre sur le radio blog !

Signé d’un certain Michael Morahan dont c’est la seule musique jamais créditée et qui sent son pseudo à trois kilomètres, la bande pas très originale de Cruel Jaws sonne comme un pot-pourri particulièrement chaotique de John Williams, remixant du Star Wars, du Superman, de l’Indiana Jones. Même si je n’en ai pas la preuve, je suis prêt à parier que c’est Bruno lui même qui a orchestré ce mash-up à partir des B.O. des films originaux. Il ne se privait pas sur les images, il n’allait pas s’arrêter pour les musiques !

On pourrait aussi repomper la scène d'autopsie du silence des agneaux tant qu'on y est... On n'est plus à ça près.


En fait tout est assez nébuleux sur la confection de ce film. Une chose est sûre : il a été tourné dans la région des Keys en Floride, avec des techniciens et des acteurs non syndiqués, ce qui permettait à la fois de les payer en dessous du tarif minimum et surtout d’échapper à la vigilance des grands studios sur le projet. Même l’équipe de tournage reste mystérieuse, une bonne moitié des noms de techniciens américains crédités au générique semblent complètement bidons et n’ont jamais rien fait d’autre de leur existence. A commencer évidemment par Bruno himself, rebaptisé William Snyder pour l'occasion. Claudio Fragasso et Rossella Drudi, les complices habituels de Mattei sur la plupart de ses films jusqu’aux années 1980, seraient-ils les mystérieux Robert Feen et Linda Morrison crédités comme co-scénaristes et co-producteurs ? D’après certains témoignages, la propre fille de Bruno Mattei aurait joué les scripts et les traductrices entre les équipes italiennes et américaines. Pour le reste, il y a fort à parier que c'est Bruno lui même qui a multiplié les casquettes du tournage au montage en passant par la musique et le scénario, et gonflé le générique avec des noms bidons pour américaniser le produit et lui donner des allures de superproduction.

Aussi surprenant que ça puisse paraître, le film a bénéficié d'une petite distribution en salle. Pour Bruno comme pour l'ensemble du bis italien, c'est l'un des derniers. Il a été exploité brièvement au cinéma en Italie et dans quelques pays d'Europe sous le titre Les dents de la mer 5, mais le film s’étant évidemment mangé une interdiction de sortie américaine chez Universal, il va surtout connaître une exploitation en vidéo un peu partout dans le monde. Même si au vu de son budget famélique, on se doute bien qu'il a fait une modeste culbute, les recettes en salles ne sont plus suffisantes : c'est le tout dernier film que Mattei tourne dans l'optique d'une sortie ciné, obliquant vers le polar érotique pour la télé jusqu'aux années 2000.

 


Dernier film de la vague squalesque initiée par Les dents de la mer, avant le revival du début des années 2000 né du succès de Peur bleue et de l'essor de l'image de synthèse, Cruel Jaws arrive comme après un lendemain de fête et se contente de recuisiner les restes du frigo pour pas perdre. Alors oui, c'est fait de bric et broc et on reconnaît les gros morceaux des vrais plats recyclés dans le rata. Mais finalement c'est ça aussi qui lui confère tout son charme, que dis-je, tout son goûtu, et qui fait que même si on se doute que ce qu'il y a dedans n'est plus forcément très frais, on en reprend une assiette avec enthousiasme et ça, quoi qu'on dise c'est l'apanage des grands chefs !

- Rico -

Cote de rareté - 2/ Trouvable

Barème de notation

Après être apparu une première fois en VHS chez "TF1 Vidéo" (rien que ça !), ce film a lontemps été difficile à trouver. Jusqu'à ce qu'en 2012 "Alexx Prod" le sorte en DVD avec les versions française et anglaise. Une édition en quantité limitée vite épuisée, qui se négocie d'occasion assez cher en ligne.



L'éditeur américain "Severin Films" nous a gratifié il y a peu d'un Blu Ray HD collector de 300 exemplaires, lui aussi épuisé, hélas uniquement en anglais mais avec pas mal de bonus intéressants : une version Snydercut basée sur la VHS japonaise de 2 mn plus longue sensée être plus sanglante, mais aussi la novelisation de l'histoire, un documentaire sur la sharksploitation et une interview d'un des jeunes comédiens du film qui revient sur les conditions de tournage.

 

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