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Baaghi 3

(1ère publication de cette chronique : 2022)
Baaghi 3

Titre original : Baaghi 3

Titre(s) alternatif(s) :Aucun

Réalisateur(s) :Ahmed Khan

Année : 2020

Nationalité : Inde

Durée : 2h23

Genre : Why So Syrie

Acteurs principaux :Tiger Shroff, Riteish Deshmukh, Shraddha Kapoor, Jameel Khoury

Drexl
NOTE
3,5/ 5

Avec son éternelle moustache, sa mâchoire carrée, son regard intense et sa carrure de rugbyman qui aurait un peu trop abusé de troisième mi-temps, Jackie Shroff joue les gros bras de Bollywood depuis le milieu des années 1980, avec un certain penchant pour les rôles de flics adeptes de la bonne grosse tarte dans la gueule. L’imposant bonhomme est capable de nuance, comme l’a prouvé sa participation au blockbuster Devdas, mais il se voit généralement recruté pour sa présence massive.

Pour l'anecdote, Baaghi 3 marque la première réunion à l'écran de Jackie et Tiger Shroff.

L’arrivée de son fiston Tiger dans le créneau du cinéma d’action hindi au milieu des années 2010 n’a pas vraiment surpris, tradition népotique du milieu oblige. L’étonnement est venu de la présence cinégénique pour le moins singulière de ce petit d’homme énorme et sec, poussant les stéréotypes portés par son paternel dans des extrêmes quasi parodiques. 

Tiger in Shape à la fin de Baaghi 2.

Tiger Shroff exalte l’hygiénisme contemporain de la salle de sport à des degrés absurdes. Son indice de masse corporelle est négatif. Il ne cligne pas des yeux : il se muscle les paupières. Même (surtout) quand la narration du film ne le justifie pas, Tiger tombe la chemise pour dévoiler la partie supérieure de son corps de rêve. Dans un plan - sublime, forcément sublime - de Baaghi 2, Tiger évite de justesse deux coups de machettes simultanés, qui lui déchirent néanmoins sa chemise au ralenti. Le climax du très fun War le voit s’opposer à Hrithik Roshan dans la même tenue ; les deux hommes s’envoient des bouts d’église et s’arrachent des étoffes de tissu dans des râles confinant à la pornographie. Tiger Shroff est le culte du corps personnifié, et son jeu s’en ressent. Son visage n’a que trois expressions connues : la joie véhiculée par son sourire ultra bright, la colère qui le rend tout crispé de partout, et une façade neutre servant pour toutes les autres émotions. 

Tiger n'est pas du genre à se laisser baver sur les rouleaux.

La franchise Baaghi (littéralement “le rebelle”) reste à ce jour le véhicule le mieux adapté à ce qu’il faut bien appeler son talent. Les films n’entretiennent aucun lien narratif entre eux, si ce n’est le désir turgescent de plonger Tiger dans des remakes à la ligne dramaturgique propice à le magnifier. Rebelles, ses personnages le sont surtout dans leur volonté de régler les situations seuls, à mains nues face à des multitudes armées jusqu’aux dents. Le final du premier Baaghi rejouait l’ascension de The Raid en temps resserré, celui de Baaghi 2 lui faisait démastiquer un camp militaire façon Rambo masala. Baaghi 3 l’envoie défoncer rien moins que l'État islamique et la Syrie, son torse glabre et solide comme un roc offert à tout l'arsenal à disposition.

Tiger a fait tomber la chemise : ce pauvre tank n'a strictement aucune chance.

Ce troisième volet reprend les très grandes lignes du film tamoul Vettai de N. Linguswamy (2012) et de son premier remake télougou, Tadakha de Kishore Kumar (2013) : deux frères inséparables sont unis à la vie à la mort. Le plus chétif rejoint les rangs de la police, son bro bagarreur se charge, dans l’ombre, d’infliger de multiples mornifles aux gangsters sur leur route, dans ce genre de bastons esthétiquement hypertrophiées dont le cinéma indien se montre bien trop gourmand depuis une bonne quinzaine d’années - autant Vettai que Tadakha enchaînent les ralentis / accélérés à la Zack Snyder, les contre-plongées et plongées iconiques, les défis à la gravité ou même à la physique élémentaire dans des pugilats à 10 ou 20 contre 1 à l’issue courue d’avance. Le policier monte en grade, s’attire les foudres d’un chef de gang belliqueux, échoue à l’hôpital et n’en sort que dévoré par la rage, pour enfin devenir l’égal de son frangin dans la livraison de tarte aux gnons. 

Petite pause coiffure en pleine baston.

Cette trame occupe la première moitié du film, le poids mort des précédents opus de la saga Baaghi, avec leur infernale tendance au remplissage romantique laborieux. Si cet aspect répond toujours présent, il est fort heureusement expédié au profit des multiples bastons vouées à démontrer la toute puissance martiale de Tiger Shroff, dans des scènes à faire passer les corsés Vettai et Tadakha pour des modèles de sobriété et de retenue. Tiger vole, flotte dans les airs, envoie valdinguer cinq hommes à la fois tout en roulant des mécaniques avec son petit air de ne pas y toucher. Le personnage de son frère Vikram est quant à lui encore plus inoffensif que dans les itérations tamoule et télougoue du récit. Incarné par l’à peine tolérable Riteish Deshmukh, sorte de Rob Schneider indien dépressif, il se contente de hurler « RONNIIIIIIIIIIE » dans chaque situation délicate, et son athlétique frangin de débouler au ralenti, de distribuer les pains et d’éventuellement recueillir les applaudissements de la foule en délire, dans des scènes trahissant l’insécurité et le besoin de reconnaissance de Tiger face à ses innombrables haters. 

Un seau d'eau froide pour la demoiselle, s'il-vous-plaît.

War mis à part, les productions mettant en vedette le fiston Shroff sont en effet quasi unanimement vilipendées pour leur effarante médiocrité. De son horrible film de super-héros A Flying Jatt à l’indescriptible Munna Michael, où il tente de marcher sur les traces de Michael Jackson, Tiger est une forme de Midas inversé, transformant tout ce qu’il touche en abomination. Les deux premiers Baaghi n’ont marqué les esprits que pour leur déluge d’action final, récompense chère payée pour de tels salmigondis scénaristiques. C’est à cet égard que Baaghi 3 surprend : les enjeux sont clairs, les digressions succinctes, Tiger assume crânement sa starification abusive avec même une forme de second degré. Puis le film abandonne subitement la ligne dramaturgique tracée par Vettai et Tadakha pour y apporter sa contribution personnelle, et tout bascule dans le zbeul absolu.

Vikram en fâcheuse posture.

Vikram est envoyé en Syrie pour une mission mal définie. Il se fait enlever par deux sbires d’un décalque nanar de l’Etat islamique dans sa chambre d’hôtel, en pleine conversation Facetime avec Ronnie. Ce dernier ne manque rien de l’assaut et interpelle les deux ravisseurs.

- S’il arrive quoi que ce soit à mon frère, je vous tuerai tous les deux.
- Nous ne sommes pas deux, nous ne sommes pas cent, nous sommes un pays entier.
- S’il arrive quoi que ce soit à mon frère, je le jure sur la tombe de mon père, je raserai votre pays de la surface de la Terre.


Tiger n'a que faire des incidents diplomatiques.

Le moment est sans doute venu de préciser que la saga Baaghi ne brille pas particulièrement par l’acuité de son propos, surtout sur le terrain géopolitique. L’introduction de Baaghi 2 s’achevait sur cette vision assez motocross de Tiger Shroff utilisant un bad guy comme bouclier humain, sur le pare-brise de sa jeep, pour traverser le Cachemire tranquille. Les scénaristes du troisième film semblent avoir entendu les plaintes légitimes suscitées par la scène, et Baaghi 3 d’inclure en amorce du combat final une sorte de main tendue - Ronnie et Vikram entendent libérer tous les otages, « Oui, même les Pakistanais ». Une repentance qui pourrait avoir son petit effet si elle ne venait après une suite glorieusement effarante de fautes de goût. 


En même temps, enquiquine-t-on Michel Houellebecq quand il appelle les personnages de son dernier livre Paul Raison, Bruno Juge ou Solène Signal ?

Indice chez vous : le salopard en chef s’appelle Abu Jalal Gaza. Yep, Gaza. Le truand local avec un arc de rédemption se nomme quant à lui Akhtar Lahori - main tendue vers le Pakistan, toujours ! Dans une interview, le réalisateur Ahmed Khan regrette que la production ne l’ait pas laissé tourner en Syrie - apparemment, une sorte de conflit y sévit depuis, oh, une petite dizaine d’années ? Le pays est donc figuré par des décors construits en Serbie, où l’atmosphère correspond a priori suffisamment pour faire illusion (dans la même interview, Ahmed Khan se justifie en arguant que certains membres de l’équipe parlaient arabe - peut-on faire plus authentique ?). Entre des vues aériennes d’immeubles détruits, des intérieurs toc et des rues déguisées grossièrement, la topographie des lieux a de furieux airs de bricolage à la diable. D’autant que le casting des figures locales tombe quasiment dans le cartoon, entre des policiers bizarrement musculeux parlant mieux anglais que toutes les autres langues, et des terroristes à ce point caricaturaux que même la série 24 Heures Chrono, du temps de sa superbe, n’aurait pas osé les foutre à l’écran.

Voilà ce qui se passe quand on balance des infos capitales sans regarder où on recule.

Cette représentation d’une Syrie de carnaval arrive à occuper l’esprit le temps de la pénible enquête menée par Ronnie pour retrouver son frérot. Toutes les facilités d’écriture du genre y passent : le passage à tabac, le souvenir bien pratique lié à un objet quelconque, le témoin renversé par un camion juste avant de livrer une information décisive, du deus ex machina en pagaille, le bad guy libéré pour être filoché... Tiger détective s’avère aussi convenu que Tiger amoureux, Tiger danseur ou Tiger vaudeville. Tiger le destructeur se fait attendre, mais le voilà qui se radine à une demi-heure de la fin. Et c’est parti pour le show. 

Tiger face à l'adversité, toile exposée au MOMA.

Seul face à une colonne de SUV de ces Daech du dimanche, il fait signe au premier véhicule d’approcher et comme de juste, celui-ci explose à un mètre de notre héros impassible, à peine décoiffé par l’explosion. Tiger brise des nuques, Tiger fait rugir les kalashnikov, Tiger arrache son t-shirt, sans qu’on sache vraiment pourquoi. Entouré par trois hélicos, il arrive à éviter leurs balles. Tiger profite du souffle d’une explosion pour se propulser sur l'un des appareils, défonce les hommes à bord, le fait crasher en plein milieu du repaire d’Abu Jalal Gaza. Les deux autres hélicos suivent. Tiger monte à bord du monticule de tôle, évite les tirs de kalash protégé derrière une portière, toujours torse nu, PLUS QUE JAMAIS torse nu. Il vient enfin à bout d’une demi-douzaine de tanks en courant. 


Heureusement, les adversaires de Tiger ne pensent pas à viser plus bas que son torse huilé.

A l’écoute de ce carnage, Vikram se lève face à ses bourreaux, hurle son fameux « RONNIIIIIIIIIIE », et Tiger déboule au beau milieu de la cour, non sans avoir défoncé quatre vitres et exécuté un magnifique saut périlleux arrière en jeté de tyrolienne. Abu Jalal Gaza fait mine de libérer les otages (« Oui, même les Pakistanais »), mais tout cela n’est évidemment qu’une fourberie pour frapper Ronnie en traître. En voyant son frère planté lâchement dans l’estomac, Vikram boucle enfin le récit selon la voie tracée par Vettai et Tadakha : il défonce du terroriste à coups de briques et empale Abu Jalal Gaza sous le regard énamouré de son frère. Il est enfin devenu un homme digne de son insigne et de son rang, les prisonniers retrouvent leur famille, et la Syrie… oh, on s’en fout. 

Il y a plus d'intensité dans le regard de Tiger regardant son bro défoncer des Syriens que dans toutes ses scènes romantiques réunies.

Il ne manque pas grand-chose à Baaghi 3 pour tomber dans le champ de la parodie pure et simple, ce qui aurait permis de faire avaler ses images de synthèse baveuses et son traitement scénaristique consternant. Une poignée d’éléments laisse même planer le doute, particulièrement dans la caractérisation de son super héros tanké comme un char d’assaut. Tiger Shroff joue parfois de cette connivence avec son éternel allant de gros forceur, mais au global, il irradie d’un premier degré d’une telle intensité qu’il finit par tout contaminer. Et Baaghi 3 de s’imposer en sommet d’une filmographie certes lamentable, mais de façon spectaculaire. 

- Drexl -
Moyenne : 2.75 / 5
Drexl
NOTE
3,5/ 5
Rico
NOTE
3.5/ 5
Hermanniwy
NOTE
2/ 5

Cote de rareté - 4/ Exotique

Barème de notation

Comme de nombreux blockbusters indiens, le film a connu une exploitation cinématographique sur les écrans français, en VOSTA, de façon encore plus lapidaire que d’habitude - il est sorti le 6 mars 2020, moins de deux semaines avant le premier confinement. Et comme de nombreux blockbusters indiens, il n’a pas connu d’exploitation sur support physique dans notre pays. Il finira tôt ou tard par apparaître dans le catalogue des deux principales plateformes de VOD, à l’instar des deux premiers Baaghi. Si vous êtes vraiment impatients de découvrir la plastique de Tiger Shroff en action, vous pouvez trouver des blu-ray en ligne sous la bannière "Fox Star Studio" (oui c'est bien une subdivision indienne de la Fox, donc techniquement Baaghi 3 est un film Disney) avec des sous-titres anglais.