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Interview de Pierre Tremblay (page 2)

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Pierre Tremblay (page 2)


1982 apporta un grand changement dans ma vie professionnelle : je fus recruté comme doubleur de films. C'était du doublage "à casquette" pour les initiés, et c'était à temps plein. Six, parfois sept jours par semaine, huit à dix heures par jour, on dormait des fois dans les studios ! On se faisait tous un bon salaire à la fin du mois. J'ai pu économiser assez de sous pour me payer mon premier tour du monde en 1983-1984 : retour à Montréal, puis l'Europe, Asie du sud, et rentrée au travail à Hong Kong après. Notre groupe de doublage travaillait pour les grands studios de ciné de l'époque : Shaw Brothers, Golden Harvest et... IFD et Godfrey Ho. Petit détail que très peu de gens savaient : moi, Stuart Onslow-Smyth et d'autres acteurs blancs qui sont restés plutôt anonymes, avions travaillé pour Godfrey Ho comme doubleurs bien avant de figurer dans ses films. Dans les années 80, tous les films chinois de Shaw Bros, Golden Harvest, IFD et autres, étaient doublés en anglais pour le marché indonésien, parce que la langue chinoise y était alors illégale. Et en plus des films, on doublait les séries télévisées, c'était vraiment du doublage de masse !

Godfrey était toujours présent sur ses plateaux de doublage, sourire amusé, distant, mais sachant très exactement ce qu'il voulait, et surtout il payait réglo. Bref, bonne réputation. Alors quand il commença à inviter les doubleurs à jouer dans ses films en 1986-1987, c'était pas de refus. Et vu qu'on nous disait que ça partait pour l'Indonésie, loin des yeux de nos proches en Amérique du Nord, Europe ou Australie, on était d'accord. C'est seulement en 1992 qu'un ami de Los Angeles me dit qu'il avait acheté un VHS avec moi comme ninja au magasin du coin ! J'ai bien ri et il m'en envoya une copie.

À Hong Kong, même aujourd'hui, il y a rarement de contrats, on est payé une fois, et après les propriétaires peuvent faire ce qu'ils veulent de notre travail. Les unions et syndicats à Hong Kong, soit n'existent pas, soit sont sans pouvoir. Je pensais donc que Godfrey avait par la suite trouvé moyen de vendre aux Etats-Unis, et à Hong Kong c'était son droit. Je dois aussi préciser que je n'envisageais alors pas sérieusement de faire carrière au cinéma. J'étais ouvert à toute nouvelle expérience, si on m'invitait j'acceptais le travail, mais je ne recherchais pas activement du travail comme acteur. À la différence d'autres doubleurs, de ces autres 'blancs inconnus' dans les films de Godfrey qui faisaient du théâtre à Hong Kong comme comédiens professionnels, ou de Stuart Onslow-Smyth, qui a quand même pu dégotter quelques bons rôles par la suite dans des films réputés. Pour moi ça a été 2 jours de tournage environ pour chacun des trois films avec Godfrey. On les doublait, alors Godfrey filmait sans son, dans des parcs publics ou chez des particuliers pour limiter les frais (tout un art à Hong Kong).

J'ai ainsi tourné 2 jours avec Bruce Baron dans un coin que j'ignorais du "Kowloon Parc" à Tsim Sha Tsui. Évidemment nous n'avons exécuté nous-mêmes les mouvements de kung fu que dans les scènes où on voit nos visages, dans les autres c'étaient les cascadeurs chinois. On s'est un peu parlé durant nos pauses, le réglage de l'éclairage prenait toujours le plus de temps. Il aimait parler de sexe (il aimait ça "chaud et mouillé"), de fric (s'assurer que Godfrey ne me payait pas plus que lui), et répéter le dialogue. Après fini. Je l'ai entendu parler son chinois mais j'avoue ne pas avoir compris grand chose. J'étais à une certaine distance de lui lors du brouhaha avec les cascadeurs chinois, Godfrey avait dû intervenir physiquement pour le séparer des 2 autres. Une chose est sûre, c'est qu'à ce moment-là M. Baron les prononçait très bien les gros mots cantonais.

Aussi un autre tournage de 2-3 jours avec Richard Harrison, professionnel, gentleman et avec qui j'ai très peu parlé. Il s'entendait très bien avec Godfrey durant ces quelques jours de tournage, on peut même dire qu'il était traité avec le plus grand respect.

Vous me demandiez aussi pour Filmark, je ne les ai jamais connus ; vous mentionniez Alphonse Beni, Grant Temple, jamais connu ni vu ; et votre clip de moi doublé par Mark Malloy (autre membre de notre groupe), ça a été fait parce que j'étais absent de Hong Kong au moment du doublage et Godfrey a donc demandé à Mark de faire ma voix. On ne voyait le grand patron M. Lai que très rarement.

Voilà pour ma carrière d'acteur qui va se reposer jusqu'à mes deux derniers films en 2001 et 2003, et les feuilletons télévisés quelques années auparavant.

En 1986 j'ai commencé à travailler à la radio comme animateur, et aussi à faire des voix off pour les pubs télé. Deux activités que je continue à faire aujourd'hui. C'est aussi la période où j'ai revu "Fat Goh". Il venait de se remarier et ce jour-là est entré avec sa nouvelle femme au studio en plein coeur de Mongkok, où moi je travaillais sur un Steenbeck 35mm, en train de mettre au point les sous-titres pour son nouveau film (j'oublie lequel, désolé). Après toutes ces années il m'a tout de suite reconnu, me salue, me demande comment j'allais. Il était déjà une grande vedette à Hong Kong, mais sa notoriété l'avait plutôt converti en saint ! Super gentil avec tout le monde, il a même fait du massage de pied au gardien de porte (!), pour ensuite nous inviter à un nouveau restaurant qui venait d'ouvrir pas loin de l'ancien aéroport. Vrai bon gars !


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