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Interview de Nathan Chukueke (page 2)

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Nathan Chukueke (page 2)


En 1988 vous apparaissez aussi dans "Bloodsport - Tous les coups sont permis". Quels sont vos souvenirs de tournage et de Jean-Claude Van Damme ?


Bolo Yeung face à Jean-Claude Van Damme dans "Bloodsport".

Ce film est le seul pour lequel je regrette de ne pas toucher des royalties. Le tournage était correct. Je suis content d'avoir fait pas mal de films avant celui-là. Il fallait avoir de la patience pour bosser avec Jean-Claude Van Damme. Disons juste que tout le monde n'avait pas ma patience. Ceux qui n'étaient pas suffisamment patients n'étaient pas près de voir arriver leur paye. Je pense que Bolo Yeung serait assez d'accord là-dessus.

Dans "Bloodsport", on croise aussi Bruce Stallion alias Paolo Tocha, Geoffrey Brown, Wayne Archer ou encore Omoade Falade alias Eric Neff (un artiste martial d'origine nigériane comme vous). Ces gars-là ont tous tourné dans des films pour IFD (Joseph Lai et Godfrey Ho) et/ou Filmark (Tomas Tang). Les avez-vous connus ?

J'ai bien connu Eric Neff, c'était un collègue formidable sur et en dehors du plateau. Quelqu'un avec les pieds sur terre, pas comme certains acteurs de films d'action qui commencent à se prendre pour les personnages qu'ils incarnent à l'écran en dehors du plateau, dans la vie de tous les jours, 24h sur 24.


Omoade Falade alias Eric Neff dans "L'Empire des Ninjas" ("Silver Dragon Ninja"), produit par Filmark. Il joue aussi le sidekick de Paulo Tocha dans "Clash of the Ninjas" / "Clash Commando".

En 1990 vous avez aussi tenu un petit rôle dans "Dragon from Russia", réalisé par Clarence Fok, avec Samuel Hui et Maggie Cheung. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce film ?

Je me suis retrouvé sur ce film grâce à d'autres acteurs. Il me semble que c'était grâce à Anthony Houk, qui venait de San Francisco. Il vivait dans le même coin que moi. Un acteur très sympa et un excellent copain de la côte Ouest, très sous-estimé je dois dire. C'était vraiment un bon combattant, dans la vie comme à l'écran, et il a quelques belles scènes de combat dans "Dragon from Russia".


Anthony Hook en assassin russe dans "Dragon from Russia".

Ils ont pris tout leur temps pour faire ce film. Les scènes où j'apparais ont été tournées à Macao, près de Hong Kong. Un endroit très sympa et accueillant comparé à Hong Kong. On a tourné dans un cimetière, ce qui était plutôt étrange, et plus encore quand vous apprenez qu'ils enlèvent les corps au bout de quelques années seulement, pour faire de la place aux nouveaux défunts. L'équipe technique était la plus agréable avec laquelle j'ai eu l'occasion de travailler. Quand je leur ai dit, ils m'ont répondu qu'étant taoïstes c'était simplement leur façon de se comporter dans la vie de tous les jours.

Parmi ces Occidentaux qu'on a pu voir dans les films de Hong-Kong, vous avez aussi rencontré "Kung Fu John" alias John Ladalski. Quelle image gardez-vous de lui ?


John Ladalski, "mentor, ami et compagnon de beuverie".

John Ladalski était le grand-père de tous les acteurs étrangers de films d'action, point barre. Il avait de la classe et il connaissait son affaire. C'était un pratiquant de Jeet Kune Do. Peu de gens le savent mais il était très instruit sur les philosophies chinoise et occidentale. C'est le gars qui m'a fait connaître les rouages du milieu du cinéma de Hong Kong. Il a eu quelques problèmes avec la vague des nouveaux venus, malheureusement.

Certains acteurs "gweilos" ("diables étrangers" en cantonais, un terme qui désigne les Occidentaux blancs) nous ont rapporté que les Chinois n'étaient pas toujours très amicaux avec les étrangers. En ce qui vous concerne, qu'est-ce que cela faisait d'être un "huggwai" (un Noir) à HK ? Et au Japon ?

Mon séjour à Hong Kong n'était pas ma première rencontre avec des Chinois. J'ai grandi et pas mal traîné du côté de Chinatown à New York, ce que je fais toujours. Avec mes notions de chinois, et en comprenant leur culture les choses se passaient plutôt bien. Je n'ai jamais attendu grand chose des Chinois en terme de respect, contrairement à d'autres Occidentaux.

J'avais l'habitude de dire à d'autres acteurs occidentaux, qui étaient blancs, maintenant vous savez ce que je ressens à New York. Là encore, je savais qu'il fallait dire poliment aux gens d'arrêter leurs conneries quand ils vous appellent un "diable noir", ou simplement les reprendre sans élever la voix. Je n'ai jamais énervé personne, notamment en évitant de draguer les jeunes chinoises, ce qui était à la fois irresponsable et peu professionnel. Je fréquentais aussi des Chinois qui étaient respectés dans leur quartier, je buvais avec eux, ce qui fait que globalement personne ne me m'a jamais embêté.


A moins que vous ne sortiez avec un membre de la famille royale, les Japonais ne se préoccupent pas de vous le moins du monde, surtout qu'il y a déjà là-bas tout ce personnel militaire étranger. En revanche, que ce soit à Hong Kong ou au Japon, il y a un truc auquel il faut faire attention : les quelques centaines ou milliers de dollars que vous pouvez vous faire sur un film ou sur un plateau de télé peuvent très bien disparaître dans la poche des agents, parce que vous êtes un étranger.

C'est marrant de voir Jackie Chan ou d'autres stars de Hong Kong faire ami-ami avec des acteurs noirs connus ces dix dernières années, tout ça c'est du marketing, du marketing, toujours du marketing. Il n'y a pas de place pour les Africains dans le cinéma chinois, et quand on voit le genre de rôles qu'on nous faisait jouer, c'est peut-être préférable. Je n'avais pas le luxe de pouvoir choisir mes rôles, tout ce que je pouvais faire c'est refuser de travailler sur certains projets, ce qui m'arrivait de temps en temps. Moi y'en n'a pas vouloir jouer les bons sauvages.

Bien entendu, dans l'Asie des années 80, les opportunités pour les acteurs noirs de dégotter autre chose qu'un tout petit rôle étaient très limitées. Je dois dire que le Japon était mieux pour travailler et faire des rencontres, mais que la vie y était horriblement chère. Le seul problème au Japon c'est qu'il y avait des tas d'Africains qui essayaient de faire croire aux agents qu'ils venaient des ghettos de L.A. ou de New York. Ca aurait pu passer s'il connaissaient un minimum le coin dont ils prétendaient venir. Je me souviens de ce type qui draguait une Japonaise très mignonne, un soir à Roppongi. La copine de cette fille m'a demandé si cet Africain était vraiment de New York comme il le prétendait, alors j'ai entamé la conversation avec le type qui en fait ne savait même pas que le métro G ne va pas à Manhattan. Je ne lui ai pas dit qu'il racontait des craques, mais j'ai prévenu la jeune fille de faire attention à son amie.

Un peu dans le même genre, il y avait aussi les types qui allaient voir des agents ou des directeurs de casting en prétendant connaître tel ou tel style d'arts martiaux. Quand on les faisait ensuite auditionner pour un film d'arts martiaux, en leur demandant de faire une démonstration de ce dont ils étaient censés être capables, ils avaient évidemment l'air d'idiots.

Durant mes derniers séjours à Hong Kong, il y avait aussi pas mal de frictions entre les jeunes acteurs occidentaux, qui se branchaient régulièrement pour savoir qui était le meilleur dans un style de combat particulier, et quel style était meilleur qu'un autre. Ces gars en arrivaient à se battre, dans les ruelles ou sur les toits du district de Kowloon, vers l'entrée de Nathan Road. Ca arrivait parfois, dans le feu de la compétition pour les castings à Hong Kong. Après tout, nous parlons de types qui avaient grandi dans les rues des grandes villes d'Amérique et d'Europe, pas de fins diplomates. C'est pourquoi la salle de sport d'Eddy était importante. Les gens pouvaient s'y faire une idée du niveau des autres, et de ce que valaient les techniques de chacun.


Nathan Chukueke prend la pose dans les studios Shaw Brothers.

Comme j'étais venu à Hong Kong pour pratiquer le kung-fu et pas pour faire des films, les gens me voyaient différemment et je n'ai pas eu trop d'embrouilles dans l'ensemble. Et comme j'enseignais la danse, que je travaillais dans les bars ici ou là, j'étais ami avec pas mal de jeunes voyageurs occidentaux. Me connaître a permis à certains de ces gars d'avoir une vie sociale plus facilement. Je ne passais pas autant de temps qu'eux à la salle de sport. Une autre raison qui fait que j'ai évité les combats de rue, c'est que je passais pas mal de temps à boire avec les Chinois de Wan Chai, au Fringe Club, ou sinon au "The Four Sisters", un bar sur Minden Road à Kowloon. C'était généralement après le départ des touristes. Au "Four Sisters", tout ce qui restait quand j'étais là-bas, c'était les hôtesses qui prenaient un dernier verre avant de rentrer et quelques businessmen qui voulaient parler des derniers match de boxe occidentaux. Pas vraiment l'endroit que fréquentait la crème des artistes martiaux, vu qu'ils devaient tous se lever tôt le matin pour aller s'entraîner à la salle d'Eddy. Aussi miteuses qu'elles puissent être, les amitiés que j'ai nouées dans les arrières-cours interlopes de Hong Kong m'ont évité pas mal de problèmes, je dois l'admettre. Des rues de New York à celles de Hong Kong, comme quoi...


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