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Interview de Jean Rollin (page 2)

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Jean Rollin (page 2)


Pouvez-vous nous parler des scènes que vous avez retournées à la demande de Marius Lesoeur pour transformer le film de Jesus Franco "Christina princesse de l'érotisme" en un film de zombies, ce qui a mis Franco en fureur. Certains sites prétendent qu'il s'agit juste de chutes du "Lac de morts-vivants", d'autres de scènes tournées spécialement pour l'occasion. Que pouvez-vous nous en dire ?

Ce n'est pas tout à fait exact. J'ai tourné deux ou trois scènes de morts-vivants pour Marius Lesoeur, mais je ne savais pas ce qu'il allait en faire : il était hors de question de les mettre dans un film de Jess.

Que pouvez-vous dire sur le dernier projet jamais abouti d'Eurociné qui lui est attribué, "Chasing Barbara", qui daterait de 1991 ?

J'ai tourné des séquences dont il avait soi-disant besoin : c'était destiné à monter un film à lui, probablement de Jess Franco, et on voyait des personnages... c'était assez incohérent. C'était censé se marier avec ce qu'on appelait "Chasing Barbara". Pour moi c'était inmontable avec le vieux film de Franco qu'il avait, qui était une histoire de cannibales. Lui-même a dû reconnaître que c'était injouable et ce que nous avons tourné est resté dans les tiroirs.

"Les Trottoirs de Bangkok", un polar exotique, fait également figure d'exception dans votre filmographie : pouvez-vous nous parler de ce film ? Jean-Claude Benhamou, l'un des comédiens des "Trottoirs" (dont il était également scénariste), a par ailleurs produit et joué dans "Ne prends pas les poulets pour des pigeons", une comédie de commande que vous avez signée du nom de Michel Gentil. A quelle période de votre carrière correspondent ces films ? Aviez-vous beaucoup de mal à imposer des idées personnelles ? Est-il vrai que pour "Les Trottoirs de Bangkok", le producteur vous avait ramené des images de ses vacances en Thaïlande, en vous demandant de faire un film autour de ça ?

Oui, c'est vrai. André Samar avait passé ses vacances en Thaïlande, et il m'a dit "J'ai plein d'images, y'a de quoi faire un film !" Il a montré des heures de rushes à tout le monde, Alain Payet, etc. Et tout le monde a dit qu'on ne pouvait rien faire de tout ça, et moi pareillement. Pratiquement tout ce que l'on voyait, c'est sa femme sur une chaise longue en train de lire ! Il n'y avait rien du tout, et la caméra bougeait tellement que c'était inutilisable. Alors je lui ai dit "Bon, je veux bien essayer", et j'ai réussi à sortir quatre images où l'on voit des pousse-pousses... Il n'avait même pas filmé la vie nocturne de Bangkok, tout ça était éclairé comme en plein jour... C'était absolument nul... On en a sorti deux ou trois minutes comme ça, et j'ai écrit autour de ça un scénario, que l'on a tourné en huit jours. C'était très amusant, nous avons fait cela avec plaisir, et c'est pour cela que je l'ai signé et intégré dans ma filmographie. Ca a été un exemple de série B que j'ai apprécié de réaliser : il y avait des copains, comme le critique de cinéma Jean-Pierre Bouyxou, que j'avais aimé filmer sous un drapeau tricolore, et plein de choses de cet ordre-là. Et il y avait cette petite asiatique qui aurait pu être une découverte, mais elle se fichait un peu du cinéma, ça ne l'intéressait pas. Elle jouait à l'instinct et était un peu acrobate : elle a fait des choses dangereuses, on a fait des prises de vue très osées et on a failli la tuer deux fois ! Ca s'est fait dans la plus grande folie et avec grand plaisir, et on a pu mettre dedans des choses que j'avais envie de filmer, telles que les gares de triage... C'est un film que je revendique parfaitement, bien que ce soit un tout petit budget et un tout petit tournage. Et puis ça a très bien marché en plus.

On remarque notamment dans ce film les présences de Brigitte Borghese et Françoise Blanchard, deux actrices récurrentes dans le cinéma bis français.


Brigitte Borghese et Françoise Blanchard.

Je les connaissais toutes deux depuis longtemps, bien avant "Les Trottoirs...". J'ai notamment travaillé avec Françoise Blanchard sur "La Morte-Vivante", dont elle était l'héroïne. J'ai revu Brigitte Borghese il n'y a pas si longtemps, et Françoise Blanchard a tourné dans mon dernier film. Ce sont de bonnes comédiennes, très disponibles toutes les deux.

"Michel Gentil" est apparemment le nom que vous avez employé pour vos films de commande : pourquoi ne pas l'avoir employé aussi sur "Le Lac des Morts-Vivants", et d'où vient le pseudonyme "J.A. Lazer", dont vous avez signé ce dernier film ?

Il se trouve que je n'ai pas pu employer mon pseudonyme parce que J.A. Lazer existe réellement. Il fallait, pour d'obscures raisons de coproduction, qu'il y ait un nom espagnol au générique. Je me souviens que quand on a tourné chez Marius Lesoeur, dans sa maison de campagne, à un moment donné, il me montre un type qui balayait le plateau et me dit "Tiens, regarde, c'est J.A. Lazer". (rires) C'était vraiment le nom de quelqu'un, mais qui n'était absolument pas réalisateur.

Des commentaires sur les films érotiques, puis pornographiques ("Tout le monde il en a 2", "Vibrations sexuelles", "Douces pénétrations", etc.) que vous avez tournés sous votre pseudonyme de Michel Gentil ? Comment vit-on le passage d'une démarche d'auteur à ce genre de films éloignés de vos préoccupations ? Quels souvenirs avez-vous de Tania Busselier, l'actrice principale de "Douces pénétrations" (elle avait joué auparavant chez Marcel Carné et dans des films grand public avant de se retrouver dans des Eurociné, puis dans au moins un X) ?

Tania Busselier a fait plusieurs X, bien sûr. C'était l'amie d'un des acteurs favoris de Marcel Carné [Roland Lesaffre, NDLR]. Par lui, elle a pu faire du vrai cinéma et a tourné dans les derniers films de Carné, mais bon... Elle était assez sympathique, mais je ne sais pas ce qu'elle est devenue, je n'ai fait que ce film-là avec elle.



Par ailleurs, passer du film « traditionnel », ou tout du moins du film fantastique ou de série B, à un cinéma X, c'était passer d'une chose à l'autre : dans mes films de vampires, ce qui comptait, c'était le film. Par contre, quand on en est venus à la période X, le film ne comptait plus du tout. Ce qui comptait, c'était le tournage, c'était de prendre un plaisir qui existait à tourner avec des gens sympathiques, qui n'étaient pas du milieu du cinéma, mais du milieu de l'érotisme. Je dois dire qu'on avait constitué une petite équipe extrêmement sympa et on se retrouvait avec grand plaisir. Je me souviens qu'à la fin d'un tournage où l'on avait fait deux films X l'un derrière l'autre, avec les mêmes acteurs, qui avait duré cinq jours dans une maison près de Courtenay : tout le monde pleurait. C'était très particulier comme ambiance, il y avait vraiment une amitié solide entre tous les gens qui participaient à ça. C'était un vrai plaisir. On faisait de la merde, on le savait bien, mais c'était un plaisir. On se retrouvait ensemble, c'était un petit peu comme une famille. J'irais même jusqu'à dire que c'était un petit peu boy-scout comme ambiance ! (rires) Il m'arrive de regretter cette période-là : on tournait vraiment dans une atmosphère d'enthousiasme. Si cela avait pu exister sur le tournage de vrais films, cela aurait été merveilleux.


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