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Interview de Enzo G Castellari (page 2)

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Enzo G Castellari (page 2)


On a parfois le sentiment que le western italien rencontre le fantastique, notamment dans «Kéoma», où le passé et le présent se rencontrent parfois dans le même plan...

Dans «Kéoma», j'estime avoir mis un peu de tout ce qui me touche dans le cinéma, avec des références à John Ford et Sam Peckinpah, mais aussi à Ingmar Bergman avec ce personnage de la vieille femme, qui symbolise la mort. J'ai été vraiment heureux que mes intentions soient à l'époque comprises par certains critiques ! J'ai en effet voulu donner au récit un aspect irréel, légendaire, notamment en faisant accompagner l'histoire, tout au long de son déroulement, par une chanson obsédante, qui exprimerait le dialogue du héros avec la mortJe monte un film au fur et à mesure que je le tourne– je tourne le jour, je monte le soir – et pour « Kéoma » j'écoutais durant le montage des chansons de Bob Dylan et de Leonard Cohen, pour retrouver leur musicalité dans le rythme des images. J'aidemandé aux compositeurs de s'inspirer de ces morceaux, notamment de la musique qu'avait composée Leonard Cohen pour « John Mac Cabe » de Robert Altman. « Kéoma » est celui de mes films que je préfère, mais j'ai cependant un regret :j'avais donné aux compositeurs des notes d'intention pour le texte des chansons, où je précisais qu'à tel moment les paroles devaient exprimer que le 190héros ressent ça et ça. Mais ils se sont contentés, pour les paroles, de traduire en anglais mes notes d'intention, presque mot pour mot ! Voilà pourquoi le texte de la chanson est aussi lourd et démonstratif ! Et puis en revoyant le film, j'ai trouvé que cette chanson qui brame pendant tout le métrage, avec le refrain «Oh Kéoooomaaaaaah .... », c'est tout de même assez casse-pieds ! (rires). Mais bon, il paraît que ça donne au film un charme kitsch...

Nous avons ouï dire que l'on vous avait proposé de tourner «L'Enfer des zombies», et que c'est vous qui avez suggéré le nom de Lucio Fulci pour réaliser le film.


Lucio Fulci

Ce n'est pas moi qui ai suggéré Fulci. Tout simplement, je ne voulais pas faire «L'Enfer des zombies» parce que ça ne m'amusait pas, et j'ai besoin de m'amuser quand je travaille. Les zombies, avec leurs figures pleines d'asticots, je trouvais ça dégoûtant. Le producteur me harcelait pour que je fasse le film, en me proposant chaque semaine un cachet plus élevé : il me disait « Fais ce film, c'est nouveau pour toi, ça va surprendre le public ». Mais je continuais à refuser : c'est un genre de film que je n'aime pas. Alors la production a cherché quelqu'un d'autre et ils ont embauché Lucio Fulci, qui était alors au chômage ; il avait des problèmes d'argent, de famille, de santé...



Il n'avait encore jamais tourné de film d'horreur de ce genre, et personne ne s'imaginait qu'il s'en tirerait aussi bien. «L'Enfer des zombies» a cassé la baraque et le producteur est venu me voir en disant «Ah tu vois, tu as eu tort, tu aurais dû le faire !». Mais je lui ai répondu que je ne le regrettais pas : j'aurais pu, techniquement, le faire aussi bien que Fulci, peut-être même mieux, mais mon film n'aurait pas été aussi réussi car je n'étais pas comme lui inspiré par le sujet. Je connaissais depuis longtemps Fulci, qui avait été l'assistant de mon père. C'était un homme tourmenté, à l'esprit tortueux, et il avait le talent idéal pour un tel film.Je pense même qu'il a dû, pour les images de ses films, s'inspirer de ses propres cauchemars...



Il était brillant et cultivé, il savait tout sur le cinéma – et quand il ne savait pas, il faisait semblant de savoir ! (rires). Ce film a non seulement relancé sa carrière, mais il a fait de lui un réalisateur culte ! Je suis vraiment heureux et fier que mon refus ait permis à mon confrère de se remettre en selle et de s'affirmer comme un maître du cinéma.

La plupart des films italiens inspirés de succès déjà existants, font partir leur modèle de départ vers une certaine folie. On pense notamment à votre «Chasseur de monstres» ...

Pour «Chasseur de monstres», j'ai été appelé à l'improviste par Franco Nero, alors que je préparais un autre film. Franco m'a dit de tout laisser tomber car il avait rencontré aux Caraïbes un producteur qui voulait travailler avec nous. Ce film a connu un tournage assez mouvementé.

En effet, il s'agissait d'une coproduction avec l'Espagne, et les espagnols nous ont fait amener le scénario par l'un des acteurs du film, Eduardo Fajardo.

Or, Fajardo s'est fait voler ses valises, avec le scénario dedans ! Et nous devions tourner le lendemain de son arrivée ! Nous avons alors totalement improvisé le film, en inventant le scénario au fur et à mesure du tournage ! Voilà pourquoi le récit entre parfois en plein délire.

Des critiques français ont vu en «Chasseur de monstres» une sorte de remake du «Trésor de la Sierra Madre» de John Huston, avec le thème de la chasse au trésor, et la victoire amère des héros.

C'est très agréable à entendre, car je suis un admirateur de ce film. Mais en fait, je n'y ai pas du tout pensé sur le moment. Il y a peut-être des similitudes, mais elles n'étaient pas calculées.

« La Mort au Large » s'inspirait nettement des «Dents de la mer» et, contrairement à un film comme «Chasseur de monstres», prétendait concurrencer directement son modèle plutôt que d'en offrir une version délirante. Vous avez, semble-t-il, connu des problèmes avec ce film ...

Le film est sorti aux Etats-Unis, dans la région de Los Angeles uniquement, et il a remporté un succès inattendu : 2 millions de dollars pour le premier week-end, ce qui était beaucoup pour l'époque, et du jamais vu pour un film italien inspiré d'un succès américain. Je me trouvais à L.A. pour la sortie et j'avais sans cesse de producteurs qui me téléphonaient !

Cela a commencé à sérieusement indisposer Universal, qui préparait «Les Dents de la mer 3», car nous risquions de leur couper l'herbe sous le pied. Il faut dire que sur l'une des affiches du film, on voyait une planche à voile, avec le chiffre 3 bien en évidence sur la voile, pour créer la confusion ! (rires) Les avocats d'Universal sont alors entrés en action et nous ont fait un procès qu'ils ont gagné, nous obligeant à retirer le film de l'affiche aux Etats-Unis. Au procès, ils avaient énuméré très intelligemment tous les détails qui rapprochaient «La mort au large» des «Dents de la mer». Par exemple, le requin était un requin blanc dans les deux films.

On pouvait toujours répondre que c'était parce que c'est l'animal marin le plus dangereux. Notre requin s'attaquait aussi aux bateaux : oui mais il faut bien qu'il s'attaque à quelque chose qui flotte, pour qu'il y ait de l'action ! La femme du héros était blonde comme dans le film de Spielberg ; et ainsi de suite...En fait, toutes ces similitudes m'avaient été demandées par les producteurs, qui tenaient à ce que «La Mort au large» soit vraiment identique au film de Spielberg. J'étais un peu réticent à démarquer autant « Les Dents de la mer » mais ils me disaient « mais oui, vas-y on doit vraiment le faire pareil ! » (rires).

Je dois dire que cette affaire m'a causé du tort aux Etats-Unis. J'étais celui qui avait fait un plagiat, ce qui faisait de moi un affreux individu.

Heureusement, j'ai été remis en selle par le succès des «Guerriers du Bronx», qui a figuré pendant plusieurs semaines en cinquième position à la cinquième place du Top 50 des entrées dans Variety.

Cela m'a réouvert des portes aux USA, où je travaille maintenant presque exclusivement depuis plusieurs années. Je suis employé par des producteurs indépendants, qui tournent essentiellement en Caroline du Nord, dans les studios que Dino De Laurentiis avait fait construire pour «King Kong». Je tourne jusqu'à trois films par an, des films d'action tournés en 35 mm mais destinés au marché de la vidéo. Comme je ne peux pas, pour des raisons syndicales, être réalisateur en titre d'autant de films américains, les films sont signés de pseudonymes bidons, et je suis crédité comme «réalisateur de seconde équipe», ou «consultant en effets spéciaux». Ce qui est fantastique, c'est que tout est préparé pour moi à l'avance : le scénario, le casting, les lieux de tournage. Ils m'appellent, je vais aux Etats-Unis, je tourne le film, et je rentre en Italie ! Je reste dans le cinéma, mais j'ai la joie d'avoir désormais le moins de responsabilités possibles !


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