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Interview de Alberto De Martino (page 2)

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Alberto De Martino (page 2)


Vous appartenez à cette génération de réalisateurs italiens qui ont touché à tous les genres ou presque (péplum, western, espionnage, polar, fantastique...). En ce qui vous concerne, y en a t-il un avec lequel vous vous sentiez plus à l'aise ou qui vous correspondait mieux que les autres ?

On a souvent dit que j'étais un réalisateur « difficile à cataloguer ». C'est parce que je ne réfléchis pas en fonction de critères de « genres ». Certains de mes collègues, comme Enzo G. Castellari, s'épanouissent davantage dans un genre précis (le western en ce qui concerne Enzo) mais moi, je m'intéresse essentiellement au style. Si vous voyez mes films, vous verrez que je suis très attaché à l'émotion, au mélodrame. Je veux avant tout que le public soit touché, qu'il y ait des émotions fortes. En fonction de cela, penser au cinéma comme une succession de «genres » n'a pas vraiment de sens. Le genre qui m'intéresse, c'est le genre qui marche !


"Le genre qui m'intéresse, c'est le genre qui marche ! "

Quels sont les titres de votre filmographie que vous préférez ?

Je dois dire que je suis très heureux du grand succès commercial remporté par « L'Antéchrist », qui est sorti dans le monde entier. Quand il est sorti à Montréal, la première semaine, il a fait mieux que « Les Dents de la mer » ! A San Antonio, Texas, il est sorti dans quatre ou cinq cinémas, et l'un d'eux a battu son propre record de fréquentation avec mon film. J'aime aussi « Holocaust 2000 » et je vous recommande « Le Conseiller » (« Il Consigliori »), un film de mafia que j'ai tourné avec Tomas Milian et Martin Balsam. J'en suis vraiment satisfait.

Pouvez vous nous parler d' « Opération frère cadet » (1967), un pastiche de James Bond que vous avez tourné avec Neil Connery, frère de Sean ?

J'avoue avoir été entraîné sur ce projet sur la foi de l'avance que me proposait le producteur (rires). Ce film est un vrai miracle, car nous avions à relever le défi quasi impossible d'utiliser ce pauvre Neil Connery. Non seulement c'était le contraire d'un acteur, mais il ne ressemblait à rien. Mon père, qui était maquilleur, s'est occupé de lui, et l'a refait de pied en cap. Il perdait ses cheveux, donc on lui a mis une perruque ; il avait de vilaines dents, donc il a eu un dentier ; il avait un visage fade, on lui a mis une barbe ; il avait de petits yeux qui ne donnaient rien à l'écran, on lui a mis des adhésifs sur les tempes pour lui tirer les yeux et les faire davantage ressortir... Nous lui avions inventé un personnage de médecin hypnotiseur : il n'avait donc qu'à agiter les mains pour hypnotiser les gens, et il parlait le moins possible. A part ça, il faisait ce qu'il pouvait, mais je considère comme un tour de force d'avoir réussi à faire tenir debout le film. L'opération avait un côté canular, car j'avais de vrais acteurs de la série James Bond, comme Bernard Lee (M), Lois Maxwell (Moneypenny), Adolfo Celi (le méchant de « Opération Tonnerre ») ou Daniela Bianchi (la James Bond girl de «Bons baisers de Russie »). Un souvenir agréable du film est que l'équipage du bateau d'Adolfo Celi était tout entier composé de superbes anciennes Miss Italie. Quasiment tout le monde avait une petite amie : c'était une vraie croisière d'amoureux !

Les producteurs du vrai James Bond ne vous ont pas causé de soucis ?

Qu'auraient-ils pu faire ? Ce n'est pas comme si Bernard Lee ou Lois Maxwell avaient été leurs esclaves et n'avaient pas eu le droit de travailler. De plus, certains imitateurs de James Bond s'appelaient carrément «Agent 077 », c'était autrement plus culotté que mon film ! Par contre, je sais que Sean Connery l'a moyennement pris. Le producteur italien était allé à Londres pour lui proposer de faire une apparition dans le film, et Connery l'a littéralement chassé à coups de pieds au cul ! (rires)

Vous avez travaillé avec John Cassavetes sur « Rome comme Chicago » (Roma come Chicago) : a t-il été facile de travailler avec un acteur aussi intense et imprévisible sur les plateaux et cinéaste lui-même ?

J'étais content de ce film. John Cassavetes avait un talent énorme. C'était un grand homme de cinéma. Il était génial mais en effet assez imprévisible. Il pouvait se montrer charmant la première semaine, et détestable la semaine suivante. C'était très fatigant. Je crois qu'il sniffait... Mais c'était un acteur de grand talent. Il avait parfois tendance à vouloir en rajouter un peu car il avait peur de paraître fade s'il se montrait trop sobre. Au final, ça s'est bien passé et il m'a dit à la fin du tournage, « Alberto, it's very good to work with you ». Il a fait un autre film italien, avec Giuliano Montaldo, sur lequel je sais qu'il y a eu des soucis : il a refusé de tourner la scène de sa mort et a laissé Montaldo en plan ! Du coup, il a fallu tourner la scène avec une doublure. Il faut dire que certains acteurs, notamment américains, hésitaient à tourner les scènes de mort car ils craignaient qu'on n'en profite pour écourter leurs contrats.

A partir des années 60 les producteurs apprécient votre savoir faire et votre efficacité : vous travaillez aussi bien en tant que réalisateur et scénariste sur des genres très différents : horreur, peplum, western et vous tournez jusqu'à trois films par an. Quelles étaient vos conditions de travail à cette époque ?

Ecoutez, je pense m'être bien débrouillé. Pour tout vous dire, j'ai gagné beaucoup d'argent et j'ai bien vécu. J'ai pu offrir trois appartements à mes enfants. Mais il faut dire que j'ai toujours travaillé. En plus de mes activités de réalisateur, j'ai été également scénariste, adaptateur et responsable de doublage. Après « La Dolce vita », je n'ai plus dirigé les doublages mais j'ai continué d'écrire les textes des versions italiennes de films étrangers. En outre, je ne me suis jamais drogué, je n'ai jamais entretenu de femmes, ce qui fait que je n'ai jamais manqué de rien. J'ai aussi travaillé avec des producteurs comme Dino De Laurentiis, Italo Zingarelli ou Edmondo Amati, qui ne se refusaient rien, mais ne refusaient rien non plus à leurs collaborateurs.


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