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Interview de Stuart Smith (page 2)

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Stuart Smith (page 2)


Dans plusieurs films, votre jeu est, pourrait-on dire, assez expressionniste. Est-ce Godfrey Ho qui vous a demandé de jouer comme cela ?

Expressioniste ? Je crois que vous êtes bien trop gentil ! Je cabotinais comme un malade sur toutes les scènes ! C'était un peu comme les vieux films Hollywoodiens, où tout est exagéré. Je me souviens encore d'avoir discuté avec Bruce sur un des premiers tournages dans le parc de Kowloon ; je me demandais pourquoi le réalisateur voulait nous voir surjouer. En substance, Bruce m'a répondu que si on veut être payé, et avoir du boulot dans l'avenir, il vaut mieux faire ce qu'on vous demande. Je pense que la phrase la plus récurrente de Godfrey était « Je ne te vois pas jouer... Joue davantage ! »

Quels sont vos souvenirs de Godfrey Ho ? Comment était-il sur le plateau ? Vous donnait-on un quelconque scénario, avec de vraies dialogues, ou bien vous et les autres acteurs improvisiez-vous sur le plateau ? Vous êtes-vous doublé pour la version anglaise ?

J'ai toujours pensé que Godfrey avait un enthousiasme juvénile. Il était comme un gosse dans une confiserie, toujours à jouer avec ses caméras et à essayer de chorégraphier des scènes de combat avec une exubérance de gamin. Comme je vous l'ai dit, il voulait toujours voir "jouer davantage" devant la caméra et travailler avec lui sur le plateau était un peu comme d'être sur la version ninja d'un western spaghetti.



Les scénarios étaient plutôt minces, pour ne pas dire plus. En général, on nous donnait un scénario à apprendre sur le chemin du tournage, une page de script ou deux qui avaient été écrites la veille par un prof d'anglais qui se faisait passer pour un scénariste. Mais par ailleurs, il y avait pas mal d'impro, car le dialogue n'avait ni queue ni tête.



Après que j'ai fait un ou deux films avec lui, Godfrey m'a demandé si je voulais doubler ma propre voix. Ca a été le début de ma glorieuse carrière dans le doublage. Je lui dois ma gratitude, car il m'a permit de travailler pendant environ dix ans comme doubleur freelance. Tout le monde n'apprécierait pas forcément de passer de longues journées et de longues nuits dans des studios de doublage mal éclairés, mais pour un groupe de doubleurs, c'était une super façon de gagner sa vie ; c'était par ailleurs très bien payé. Nous faisions souvent les trois huit, de jour comme de nuit, en doublant tout, des blockbusters cantonnais aux soap opéras brésiliens en passant par des dramatiques TV en costume, sans oublier, bien sûr...les films de ninjas !

Là, des gens comme Pierre Tremblay étaient dans leur élément. Nous étions une drôle de bande, aux parcours très divers. Tout était doublé avec un accent américain ou "mid-atlantic" [Accent "neutre" semblable à l'américain mais dénué d'inflexions régionales, Ndt], et nous travaillions partout, des studios géants de la Golden Harvest à ceux de la télévision jusqu'aux boîtes de production les plus minables de Hong Kong et Kowloon. Cétait un groupe très soudé, pas forcément très ouvert aux nouvelles têtes, et nous travaillions très dur. Je garde en mémoire l'éternelle anecdote du doubleur plein de pognon, qui allume ses cigarettes avec des billets de 100 dollars de HK au club du Peninsula Hotel. l'industrie du cinéma était à son apogée à Hong Kong et la vie était belle.

Certains des films de Godfrey Ho étaient apparemment tournés sur les mêmes lieux, plusieurs scènes étant tournées chaque jour pour figurer ensuite dans différents films. Tous les films de ninjas semblent avoir utilisé les mêmes quatre ou cinq décors. Pouvez-vous nous en dire plus ? En combien de temps Godfrey Ho tournait-il "un" film ? Certains effets spéciaux sont, disons, assez primaires. Cela venait-il de restrictions budgétaires ou faut-il blâmer l'incompétence de Godfrey Ho ?

Ha, les joies du tournage en décors naturels à Hong Kong ! Au début, il semblait que la plupart des films de IFD et Filmark étaient tournés dans le Parc de Kowloon, qui se trouvait en bas de la rue où ils avaient leurs bureaux. Je suis « mort » de nombreuses fois dans ce parc, durant des années ! Je crois que lorsque les foules de curieux, l'absence de toute autorisation de tournage et les policiers inquisiteurs sont devenus trop difficiles à gérer, nous avons dû bouger. Ensuite, nous avons généralement tourné dans de vieux fortins de la 1ère Guerre Mondiale, sur l'une des nombreuses collines qui entouraient la baie des nouveaux territoires. Nous partions du bureau à huit heures du matin en camionnette, pour arriver ensuite Dieu sait où ! A l'occasion, nous tournions dans les bureaux de la production, ou dans un hôtel de Saikung.

Les tournages duraient en général 10 jours à deux semaines, maximum.



Quand aux « effets spéciaux », je pense qu'ils étaient à la mesure de ce que nous permettait le budget, c'est-à-dire pas grand-chose.

Godfrey Ho a déclaré dans une interview qu'il n'avait jamais mélangé de métrages au montage de ses films, mais il est parfaitement évident qu'il a pillé des scènes dans des films chinois, philippins ou thaïlandais, pour prendre le métrage d'un seul film et en faire trois ou quatre. Il a aussi déclaré ne pas s'être mêlé du montage des films, mais cela semble également inexact. Avez-vous des informations ou des anecdotes là-dessus ? Quand vous êtes-vous rendu compte de sa "méthode" ? Les BO de films pillent allégrement (et sans doute illégalement) dans le répertoire de Pink Floyd, Tangerine Dream, Joy Division, etc. Etiez-vous assez informé pour observer la création d'un film du début à la fin ? Avez-vous des anecdotes sur les méthodes de travail et l'éthique de Godfrey Ho ?

d'après ce que j'ai compris, Godfrey était impliqué dans le film du début à la fin. Sur ses productions, rien ne se passait sans qu'il ne le sache. Vous devez replacer cela dans le contexte où tout, à l'époque, semblait être «Made in Hong Kong» et où l'esprit d'entreprise était au top dans la ville. Quand je suis arrivé à HK, j'ai rencontré de nombreux habitants du cru qui avait deux ou trois boulots et bossaient dix-huit heures par jour. Avoir un visage occidental dans un film le rendait plus vendeur. Alors, pourquoi ne pas acheter les droits d'un vieux film asiatique oublié, tourner de nouvelles scènes avec des acteurs blancs, essayer de concocter un scénario, pour fourguer ça comme un produit neuf ?



Comme je vous l'ai déjà dit, je n'ai pas mis très longtemps à comprendre ça, mais j'ai toujours pensé que les droits à la distribution des films asiatiques mélangés avec le nouveau métrage avaient été légalement achetés. Il n'y a que Godfrey qui connaisse vraiment la réponse à cette question !



C'est sympa d'apprendre qu'ils ont au moins mis de la bonne musique dans la BO, bien que vous mettiez en doute la légalité de la chose. Enfin, à l'époque du téléchargement illégal sur internet, ça semble assez gentillet.

Avez-vous vu les films à l'époque, ou bien étaient-ils distribués uniquement à l'extérieur de HK ? Quelle est votre opinion sur les produits finis ? Aviez-vous conscience, à l'époque, de faire des mauvais films ?

Je dois avouer ne jamais avoir vu un de ces films en entier. Pour les films sur lesquels j'ai doublé ma propre voix, j'ai bien sur vu mes scènes, mais sans plus. Mais si je me fie à l'hilarité des autres doubleurs, Martin Scorsese n'avait rien à craindre ! Des amis m'ont dit les avoir vus dans les programmes nocturnes de la télé new-yorkaise et sur les ferries entre les îles indonésiennes, et un peu partout ailleurs, j'imagine. Que je sache, ils ne sont jamais sortis à Hong Kong.



A l'époque où je faisais ces films, c'était surtout un job qui m'a permis de vivre très confortablement à Hong Kong. J'ai aussi eu pas mal de presse au fil des ans, ce qui m'a apporté un peu de notoriété. Bien sûr, ça ressemblait beaucoup à du kung fu kitsch et surjoué, ou du moins ça l'est devenu avec les années. Quant à savoir si les films étaient mauvais ? Bien sûr qu'ils l'étaient ! Dans la chaine alimentaire du cinéma, IFD et Filmark n'occupaient pas exactement une place de choix.



Mais de toutes façons, pouvoir "travailler" en faisant quelque chose qui vous faisait tripper était une récompense en soi. Au pire, c'était une leçon sur ce qu'il ne faut pas faire quand on joue ou quand on réalise un film, et il y a toujours quelque chose à apprendre, même sur les pires tournages.

Quel est le sens exact de la scène finale de "Ninja Connection", où vous tentez d'attraper des "crapauds magiques" [?] ? d'où Godfrey Ho tirait-il des idées pareilles ??

La drogue, sans doute ! Non, je plaisante. Je n'ai aucune idée de la façon dont Godfrey trouvait des trucs pareils.

Nous avons appris qu'il donne des cours de cinéma dans des instituts privés. qu'en pensez-vous ? Avez-vous jamais pensé qu'il pouvait faire un bon professeur ?

Hé bien, s'il donne des cours sur l'importance de l'enthousiasme sur un plateau, je dirais qu'il est tout à fait qualifié. Il doit savoir un ou deux trucs sur la façon de tourner et de vendre des films avec des bouts de ficelles !

A propos de Godfrey Ho lui-même : Richard Harrison nous l'a décrit comme un homme assez affable, et il est d'autant plus amer d'avoir été trahi de cette manière. Avez-vous des commentaires à faire sur votre collaboration avec lui ? Richard Harrison et Bruce Baron nous ont dit avoir été victimes d'arnaques salées de la part de Ho et Lai, comme vous avez pu le lire dans leurs interviews. Qu'en est-il pour vous ?

Durant toutes les années où j'ai travaillé avec Godfrey, je n'ai jamais eu de problème avec lui. Il était cool, amical et affable. Il ne rechignait jamais à payer la somme promise et on rigolait bien sur le plateau avec lui. Il m'a aussi donné mon premier boulot à Hong Kong, et ne serait-ce que pour ça, je lui dois ma reconnaissance.



Je comprends les commentaires de Richard et Bruce. Je pense qu'ils se sont fait rouler dans la farine. Mais ma situation était tout à fait différente : j'étais au début de ce que j'imaginais devoir être une longue carrière au cinéma et j'étais content d'avoir du boulot, même si je devais cabotiner comme un perdu.

Comment étaient les producteurs Tomas Tang, Joseph Lai et la soeur de ce dernier, Betty Chan, si tant est que vous les ayez connus ?

Oui, j'ai rencontré les gens que vous citez. C'étaient davantage des affairistes que des créatifs. Je n'ai jamais eu aucun problème avec eux, Dieu merci !


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