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Interview de Sébastien Auscher

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Sébastien Auscher


Au travers des interviews du site, nous avons pu découvrir différentes étapes et facettes du monde du cinéma d'exploitation : production, réalisation, scénario, doublage... mais il nous restait encore un aspect méconnu de l'industrie du cinéma : celui de la distribution. Sébastien Auscher est le directeur de Programstore, une société de distribution dont le catalogue va d'Elie Chouraqui à Danny Boyle en passant par... Roger Corman. Veillant scrupuleusement sur l'exploitation des films dont il détient les droits, Sébastien Auscher nous a contacté après que nous ayons évoqué l'un d'eux - Sharktopus - dans notre émission Escale à Nanarland. Nous en avons profité pour lui demander de nous éclairer sur les arcanes de la distribution en France : qu'est-ce qui peut en effet pousser des distributeurs à importer des bizarreries nommées « Sharktopus », « Bloody Waters/Dinoshark », « Big Foot County » ou « Run Bitch Run » ? L'activisme cinéphilique ? L'appât du gain facile ? L'inconscience ? Sébastien Auscher s'est gentiment prêté à l'exercice de l'interview et nous parle des tendances du marché du film, de ses coups de coeur, de la difficulté à placer de petites séries B d'exploitation auprès des télévisions, du marché du DVD et du contrecoup du piratage.

Interview menée par Rico et Labroche


Pouvez-vous nous éclairer sur votre rôle pour la distribution de Sharktopus ? En effet, vu de l'extérieur, dans la nébuleuse des sorties de films, on ne sait pas toujours qui fait quoi et comment ?

Nous sommes distributeurs pour les territoires francophones et c'est donc nous qui détenons les droits du film pour le cinéma, la télévision, la vidéo et la VOD. Par contre, contrairement à certains distributeurs, à ce jour nous ne sortons pas les films en salles mais directement en vidéo. Nous sommes donc éditeurs vidéo.

Et donc le DVD, c'est vous qui le sortez sous votre marque ?

Exactement, on est éditeur avec Programstore, mais on peut aussi décider de revendre les droits de distribution à un autre éditeur, comme par exemple avec Run Bitch Run que nous avons revendu à SND (qui est aussi notre distributeur au passage, donc avec eux pas de soucis).

On a regardé votre catalogue et il est assez diversifié, avec aussi bien des productions télé françaises de standing que de petites séries B américaines comme Bloody Shark ou Sharktopus. Qu'est-ce qui oriente vos choix ?

En fait, dans mon activité il y a une partie alimentaire et donc on a besoin de productions françaises de grand standing comme vous dites parce qu'elles se vendent bien auprès des chaînes et que c'est ce qui est recherché. Et puis après, on a une vocation à être explorateurs et à fonctionner par coups de coeur. Lors d'un voyage à Los Angeles à l'American Film Market, qui est un peu comme le festival de Cannes pour les productions indépendantes, on est arrivé à trouver quelques titres qui nous ont fait marrer et donc on a pris le pari de réussir à les faire exister en France. Ça a un coût, parce qu'on achète les droits, on finance un doublage et ensuite on le propose aux chaînes de télé, à notre distributeur DVD, aux plateformes VOD, vous voyez... tous les clients qu'on peut avoir. Bon, ces films sont rarement des produits sur lesquels on va être bénéficiaire, mais en tout cas ça va nous faire de l'image, ce sont des films atypiques qui finalement restent sympathiques et qui sur le long terme peuvent être rentables.

Du coup, Sharktopus est-il un film rentable ?

Alors Sharktopus on ne va pas dire que ça a été l'affaire du siècle, mais on a eu la chance d'avoir des diffuseurs courageux qui ont accepté de le passer en télé, notamment le bouquet OCS (Orange Cinéma Séries) qui a décidé de faire une "Nuit des nanars". Ils l'avaient fait l'année dernière, ils l'ont refait cette année avec Sharktopus. On a eu aussi la chaîne SyFy France puisque Sharktopus a été fait pour SyFy aux Etats-Unis, alors quand on l'a proposé à SyFy France, ils ont sauté sur l'occasion car ils ne l'avaient pas dans leur grille. Ça a été le même schéma pour Bloody Waters (qui s'appelait à la base Dinoshark).

Et c'est vous qui prenez le risque de financer un doublage ?

Ah oui là complètement, à 100%.

Donc Sharktopus pour vous c'est une prise de risque, quand vous l'achetez vous n'êtes pas sûr de rentrer dans vos frais ?

Ah bien sûr, c'est un pur achat coup de coeur, euh... moyennement réfléchi on va dire (rires) ! Le genre nous fait marrer, on pense que c'est quelque chose qui peut buzzer. Ensuite les chaînes de télé sont plus ou moins frileuses.

Comment se fait-il que des chaînes comme NRJ 12, qui diffusent pas mal de productions de ce type, de chez Asylum par exemple, soient frileuses sur un titre et pas sur d'autres ?

Là je pense que c'est une question de stock, parce qu'à mon avis NRJ 12 aime bien Sharktopus et Dinoshark, mais ils ont tellement d'Asylum à diffuser, ils sont tellement stockés en "téléfilms créatures" qu'aujourd'hui ils n'ont pas le budget pour aller acheter d'autres films du même genre, même si les nôtres sont mieux ! (rires)

Et c'est un genre en soi le "téléfilm créature" ? Parce que ça nous interpelle, en ce moment on en voit vraiment partout...

Je reviens du marché du film de Berlin, y a de la créature, y en aura toujours, mais aujourd'hui la tendance elle est plus vers le "found footage", vous savez le style « on a retrouvé une cassette, voilà ce qui s'est passé ». Nous on a fait le pari d'un found footage qui s'appelle Big Foot County qui est un peu calqué sur Le Projet Blair Witch, c'est une bande de jeunes qui partent à la recherche d'un Big Foot parce qu'on leur a dit qu'il y en avait beaucoup dans une certaine région des Etats-Unis. Ils partent, caméra au poing, et il va leur arriver des choses dignes du film Délivrance... Bon je vais pas vous donner la fin, mais on voit aussi un Big Foot...

C'est un "found footage créature" en fait...

Oui c'est un mélange entre Blair Witch, Créature et Délivrance. On en a acheté un autre récemment qui devrait faire le buzz qui s'appelle One-Eyed Monster, je regarderais la bande-annonce si j'étais vous, c'est un slasher movie dont le pitch est exceptionnel : c'est le tournage d'un film X avec Ron Jeremy, qui est la star du genre aux Etats-Unis. Il est attaqué par un alien qui va prendre possession de son sexe, et qui va devenir un sexe tueur qui va décimer tout le cast du film. La bande-annonce est grandiose.

Et un film pareil c'est facile à diffuser en France ?

C'est un pari ! Ça, c'est le genre de truc dont on voit une bande-annonce, on se marre bien, du coup on se dit « y a un truc », on y croit, on prend le risque... On sait que ce ne sera pas le best seller de notre catalogue mais ça nous fait marrer alors on y va.

C'est marrant parce que nous on a souvent cru l'inverse. On pensait naïvement que ce genre de films était artistiquement moins porteur que d'autres créations mais au final beaucoup plus vite rentables.

Non non ! D'une part les chaînes de télé sont très très frileuses sur ce genre de films. Comme je vous l'expliquais ce sont des chaînes câble/satellite qui éventuellement peuvent nous suivre (Orange, FX une des chaînes AB ou SyFy) donc on est sur une économie câble-sat qui est relativement dérisoire. Ensuite le marché du DVD, qui autrefois était porteur, s'est écroulé et donc investir dans une promo incroyable pour faire exister un titre alors que les DVD ne vont pas se vendre, c'est pas rentable. La dernière option c'est la VOD. Là on existe, on est présent, mais on dépend de l'éditorial des plateformes qui décident ou pas de nous mettre en avant.

Et du coup pour vous, pour que le pari soit réussi, il vous faut une chaîne de télé, un diffuseur qui vous suit. Plus le diffuseur est gros, plus c'est intéressant...

Bien sûr, les prix selon les chaînes sont différents selon qu'on est en câble-sat, en TNT ou en hertzien. Par exemple on avait pris un film assez lunaire qui s'appelait Miss Cast Away. C'est un spoof movie (film comique parodiant d'autre films) mais c'est surtout le dernier film dans lequel à joué Michael Jackson. Après sa mort, Arte a fait une programmation spéciale Michael Jackson et l'a diffusé.

Ah oui, et là on est vraiment sur la notion de pari : quand vous l'achetez vous ne pouvez pas savoir que Michael Jackson va mourir, forcément...

Evidemment on n'avait pas misé une seule seconde sur la mort de Michael Jackson. On s'était seulement dit que c'était marrant, qu'il ait joué dans un film que personne ne connaissait, et qu'on allait le faire découvrir aux fans en DVD. Au départ c'était vraiment pour la vidéo et ça a bien marché. En télé ça a été plus compliqué : seul Game One l'a diffusé parce que ça les avait fait marrer. La surprise c'est qu'ensuite Arte a fait du jour au lendemain une programmation spéciale Jackson  suite à sa mort ! Ils voulaient diffuser tous les films dans lesquels il avait tourné. Et là le film est devenu rentable.

C'est pour ça que vous disiez que ça peut se rentabiliser sur le long terme.

On peut avoir un coup de chance, demain Arte peut vouloir faire une spéciale Roger Corman, ils prendront Dinoshark et Sharktopus par exemple. C'est pas du business et des gros sous, c'est vraiment du coup de c?ur, ça nous fait marrer et on essaye de convaincre certaines chaînes d'y aller, tout en sachant que si on arrive à retrouver notre investissement, on sera heureux.

Mais alors comment ça se fait qu'il y ait autant de films produits s'ils sont peu rentables du point de vue de la distribution ?

En fait il y a des pays comme l'Allemagne, l'Espagne ou les Etats-Unis qui restent de gros consommateurs de films à grosses bébêtes. Et comme ce sont des films qui ne coûtent pas très chers à produire, ils peuvent être très rentables, c'est pourquoi ils existent. C'est juste la France qui est plus difficile au niveau du marché. A l'échelle mondiale, on n'est pas les meilleurs clients de ce genre de films.

A vous entendre, on dirait qu'il y a un "marché du nanar" à l'international !

Un marché du nanar ? Non je crois que ce sont surtout des modes. La télé... je considère que c'est cyclique. C'est-à-dire qu'il y a des tendances qui apparaissent du jour au lendemain, comme les films de désastres, les "disaster movies" comme on les appelle, avec des volcans en plein New York, ce genre de choses. Il y a toujours une forte tendance à l'action bourrine style Van Damme, Seagal, Dolph Lundgren, qui sont un peu has been mais qui cartonnent en télé ; et puis je pense que le monster aura à nouveau son heure, tout simplement. Mais là, pour revenir de plusieurs marchés du film, ce qui se dégage en ce moment c'est le found footage, y en a beaucoup.

Donc nous, de notre côté, faut qu'on s'attende à voir débarquer des tripotées de found footages de tous styles, de tous niveaux, de toutes valeurs artistiques...

Tout à fait. Après il n'y a pas non plus que des nanars, il y a aussi du pur grindhouse. Par exemple, quand Tarantino et Rodriguez ont un peu ouvert la brèche avec Machete, tous ces trucs là, nous avec SND on a réfléchi et on s'est dit qu'on pourrait proposer une alternative. C'est comme ça qu'on a sorti un coffret avec Run Bitch Run (un "rape and revenge"), Samouraï Avenger et Nude Nuns with Big Guns, avec en bonus un documentaire qui s'appelle American Grindhouse où on retrouve tous les réalisateurs grindhouse.

Pour revenir à Sharktopus : le film en version française s'est retrouvé rapidement sur Internet. On se doit donc de vous demander ce que vous pensez du piratage....

C'est une catastrophe, tout simplement. Pour notre économie c'est une catastrophe parce que ça donne un nombre hyper important de gens qui auraient sans doute acheté le film en VOD pour pas cher et qui le voient gratuitement. Il n'y a pas longtemps, on a eu une expérience avec un autre film qui s'est retrouvé sur Youtube et en trois semaines il a fait 600 000 vues ! Pour un film qui est vraiment moyen. Si on avait eu ne serait-ce que 5% de ces spectateurs qui l'avaient acheté, ça aurait été bien. D'autant que le film n'était toujours pas sorti en VOD. Il y a un vrai public pour ce genre de films, ce que j'appelle des "pizzas movies" qu'on voit entre potes en mangeant des pizzas en se marrant. Il y a une grosse attente, notamment sur le web, et nous on paye les pots cassés parce qu'on paye les droits, on paye le doublage et le film se retrouve gratuitement sur le web, malheureusement les pirates sont partout !

Et ça comment ça fuite ? C'est le DVD qui a été rippé ?

Vous dire d'où vient la fuite, ça je n'en sais rien... Ça peut venir d'une plate forme VOD d'un diffuseur, d'un laboratoire, d'un doubleur... Sharktopus n'est même pas encore sorti en DVD ! On prévoit une sortie dans les mois qui arrivent. Je pense que ça vient de la VOD, quelqu'un qui a réussi à contourner la sécurité qui protège le fichier et qui l'a balancé sur le net.

Et vous pensez qu'à terme ça peut avoir une incidence sur le genre de films que vous seriez susceptible d'acheter ? Vous dire : celui-là en temps normal je l'aurais acheté, mais plus maintenant parce que c'est le genre de film qui se pirate plus que d'autres ?

Non je pense que le piratage c'est sur tous les genres de films. C'est une donnée avec laquelle il faut vivre. C'est sûr, notre entreprise a vocation à fonctionner, on ne va pas acheter un nombre de nanars incroyables mais on aime bien ça, ça nous fait marrer. Et heureusement, on a quelques clients courageux comme Orange et SyFy qui nous suivent de temps en temps.

Justement, on les avait interviewés pour la première "Nuit du nanar" et ça faisait plaisir de voir que c'était une vraie volonté de programmation.

Les chaînes OCS sont des chaînes courageuses, en tout cas dans leurs choix éditoriaux. C'est vraiment une alternative à une télévision qui est hyper standardisée.

Niveau business, comment négocie t-on avec des gens comme Asylum ou Roger Corman ? Est-ce que vous négociez directement avec eux ou avec des représentants, des intermédiaires ?

Corman, on peut négocier avec lui directement. Il est là à l'American Film Market, dans son stand, à accueillir les clients du monde entier. Après il a aussi un vendeur mais on peut négocier directement avec lui. Des sociétés comme la mienne il y en a quelques-unes en France qui sont concurrentes et c'est donc celui qui fera « la meilleure offre »...

Et ce sont des négociateurs plus âpres qu'avec des grosses boîtes ?

Corman c'est quelqu'un qui a produit des films et qui a toujours gagné de l'argent. C'est un négociateur hors pair et je pense que la négo qu'on a avec Corman ou avec un grand studio, pour avoir fait les deux, c'est la même chose. C'est toujours : combien ? Combien d'années et quels territoires ? Et quels revenus on peut leur remonter notamment. C'est souvent avec un minimum garanti qu'on leur donne à la signature. Ensuite si on arrive à être bénéficiaires, on leur en reverse une partie.

Et Asylum, en tant que distributeurs qu'est-ce que vous pensez de cette boîte, parce que c'est quand même un succès industriel !

C'est un superbe business model. Ils arrivent  à « bouffer » toutes les grosses franchises ! Ils sortent un film qui s'appelle Thor en même temps que Thor, ils sortent un Titanic II...  enfin ils n'ont pas peur de prendre des risques, parce que moi je ne serais pas tranquille d'avoir un film qui s'appelle Titanic II ! Je crois qu'aux Etat-Unis la législation est différente et qu'ils profitent d'un vide juridique dans lequel ils se sont engouffrés. Ça marche pour eux. Après la qualité est ce qu'elle est mais ça se vend en télé, ça tourne et il y a un public. Pour le coup ils ont un vrai business model.

Oui, et petit à petit on a vu des boîtes commencer comme ça et faire leur trou, on peu pense par exemple à la Cannon à la grande époque, ou même Nu Image qui finit par tourner avec de Niro, Pacino...

Ah Nu Image c'est du lourd, c'est The Expendables, c'est un film avec Gerard Butler qui arrive, un autre avec Statham, aujourd'hui c'est un vrai studio Nu Image, et pourtant ils ont commencé avec Shark Attack !

Et imaginons : vous avez du flair, vous misez sur un petit studio qui débute, qui fait du film de monstres, est-ce que ça peut à terme développer des relations pérennes avec un futur "gros acteur" de l'industrie ?

Sans doute, tout est question de timing, de chance, et le fait d'être au bon endroit au bon moment finalement. Maintenant est-ce qu'Asylum deviendra Nu Image, je n'en sais rien (par contre je connais bien leur distributeur en France, qui est un bon copain, c'est une boîte qui s'appelle Omnitem, faudrait plutôt voir avec eux pour tout ce qui est lié à Asylum). Moi, ma vision des choses c'est qu'ils arrivent à produire aussi bien du disaster, que de l'heroïc fantasy, que de la famille... Asylum ils sont vraiment ouverts sur toutes sortes de profs (chose que Corman fait moins, lui c'est de la vraie série Z). Asylum arrive même à produire du drama féminin pour Lifetime Channel ! Il n'y a pas que les grosses bêtes chez Asylum, je dirais même qu'il y en a de moins en moins. Ils montent en gamme complètement.

Pour terminer, un point sur vos futures sorties ?

On a un truc d'Asylum qui s'appelle Zombie Apocalypse et pour le coup c'est vraiment du Asylum. Et on a donc One-Eyed Monster, avec lequel vous aurez de quoi faire une émission parce que pour le coup c'est un truc culte, regardez la bande-annonce, vous verrez c'est du délire !



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