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Interview de Pierre Tremblay

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Pierre Tremblay


Parmi les nombreux gweilos qui se sont illustrés dans les ninjateries estampillées Godfrey Ho, Pierre Tremblay tient une place à part. Jouant avec détachement les méchants machiavéliques au sourire goguenard, ce québécois est devenu pour nous une sorte d'icône de ce cinéma décalé où des guerriers de la nuit en combinaison jaune poussin s'affrontent à grands coups de bombinettes à fumée dans les jardins publics. Après de nombreuses recherches, nous avons découvert qu'il n'avait pas quitté Hong Kong et qu'il officiait désormais comme animateur sur RTHK, une station de radio locale. Nous avions pris contact avec lui en 2006 pour lui poser quelques questions. Surpris, il accepta le principe de l'interview... Puis plus rien. Silence radio. Imaginez notre surprise quand quatre ans plus tard, Pierre Tremblay reprit contact avec nous pour nous livrer ce long texte reprenant son histoire. Les confessions d'un homme au parcours étonnant qui jette un regard amusé sur son passé. Un texte où transparaît parfois au détour d'une formulation l'accent québécois de ce hongkongais de coeur. La riche et belle vie d'un gweilo heureux !

Interview menée par Rico


Je vous remercie pour votre patience, j'avoue que 4 ans c'est un peu long pour répondre mais j'avais mes raisons. Pour paraphraser Jacques Higelin : la vie c'est ce qui nous arrive quand on est occupé à essayer de faire autre chose. La facette de ma carrière médiatique avec le moins de succès est celle qui reçoit le plus d'attention, grâce à vous. Alors je réponds.

J'ai décidé de répondre à la plupart de vos quelques trente questions (!) par un résumé de mon parcours, et d'approfondir certains points d'intérêt en cours de route.

J'ai quitté Montréal à mes 21 ans pour faire un tour du monde avec un petit héritage qui m'a quand même permis deux ans et demi de voyages presque ininterrompus. De fait, j'ai pu connaître ma première moitié de planète, c'est-à-dire les Amériques (Nord, Centrale, Sud), certaines îles du Pacifique, et je remontais l'Asie de l'Est quand j'ai dû m'arrêter à Hong Kong pour me refaire un pécule de voyage.

J'ai commencé par errer d'emploi en emploi, surtout l'enseignement de l'anglais, de l'espagnol. J'ai aussi été prof à l'Alliance Française de Hong Kong pendant six mois, avant d'être introduit aux agences de casting. Ça m'a valu des petits boulots de figuration au début, dans des pubs à la télé, puis ensuite des petits rôles dans les feuilletons de télé cantonaise. C'était invariablement des rôles de "méchant blanc" (des marins saouls et bagarreurs), ou de blancs "un peu naïfs" (tels des prêtres-missionnaires en province chinoise qui se faisaient battre et/ou tuer quelques minutes après leur apparition dans le feuilleton).

Je parlais déjà un peu le cantonais, car j'avais pris un trimestre d'immersion en mandarin au Asia-Yale-In-China, géré alors par un ex-militaire taïwanais, à la solde de la CIA disait-on. Ça m'a permis de me mettre au dialecte cantonais avec beaucoup plus de facilité. Je suivais aussi des cours de Taï-chi avec le maître hongkongais de mon maître de Montréal, avec qui j'avais commencé à étudier le Wu Jia quelques années auparavant.


Bref, je possédais des rudiments modestes de la langue et des arts martiaux, assez pour me valoir ces premières embauches. Je décidais alors de m'installer à Hong Kong un peu plus longtemps.

Puis en 1980 Madeleina Chan (agence et agente) me contacta pour un rôle dans "Dangerous Encounters of thé 1st Kind", de Tsui Hark, que vous appelez en France "L'enfer des armes" ("Don't play with fire"). Elle me promettait un salaire "professionnel" de 150$US par jour, pour un total d'environ 7 jours tout au long du mois. Elle a tenu promesse. Il n'y avait qu'une scène avec Bruce Baron, celle de la torture dans le parc de stationnement, on ne s'est pas parlés. Je n'étais que le tueur no 3, Bruce le no 2, et le no 1 était un authentique détective du corps policier de Hong Kong nommé "Nigel", qui travaillait dans le film "sans permission officielle". C'est notamment la raison pour laquelle on ne voit jamais son visage à l'écran.

Ce dont je me souviens clairement c'est ma dernière scène où je me faisais abattre par les étudiants dans le cimetière. On avait répété 2-3 fois : je reçois une balle en pleine poitrine et sous la force de l'impact je me jette en arrière pour atterrir, sur le dos, sur un matelas par terre hors-champ. Arrive le moment de tourner, coup de feu, impact à la poitrine, je me jette en arrière sur... le sol dur. Le matelas avait été retiré ! Je crie de douleur, puis j'aperçois le visage de Tsui Hark sur sa chaise haute de metteur en scène. Ai-je bien vu un petit sourire poindre au coin de ses lèvres ? Il avait tout planifié ! Puis il se retourne et dit à un assistant de s'occuper de moi. Du coup je réclame à haute voix un supplément de salaire pour "douleur non prévue", et je montre mon coude en sang. Je l'ai obtenu.

C'est dommage que votre site ne soit dédié qu'au cinéma, vous manquez une dimension importante : la télévision ! Un peu après ce tournage, toujours en 1980, TVB-Jade m'invita à jouer un rôle dans un nouveau feuilleton qui allait lancer la carrière du très jeune Chow Yun-fat. La série s'appelait "Le Bund" et je devais jouer le rôle du consul français à Shanghaï dans les années 30, corrompu et à la solde des triades. Vu que dans le feuilleton ils avaient nommé ce consul "Mister Pierre", comment pouvais-je refuser ? Alors on a commencé. J'avoue qu'avec mon cantonais de débutant et leur scénario de diplomate sinologue, j'apprenais un nouveau vocabulaire cantonais avec mon dialogue. Je faisais toutes les fautes de prononciation au début et conséquemment je peinais à me rappeler mon texte. Bref un petit massacre.

Toujours est-il que Fat-zai ou "jeune Fat", comme on l'appelait à l'époque, commençait à me poser des questions durant nos poses communes au sujet de Hollywood et comment un acteur y trouve du travail. Je n'avais absolument aucune idée, je n'y avais encore jamais été, alors je lui répondais tant bien que mal par les quelques lieux communs que je connaissais. Lui avait une idée bien précise en tête qui s'est confirmée un peu plus tard quand il a disparu du plateau pendant quelques semaines, presqu'un mois, sans que personne sache où il était. C'est seulement à son retour que j'appris que sa fugue l'avait amené à... Hollywood. Il avait essayé d'y trouver du travail, seul. Évidemment il est revenu bredouille, me disant que "sans connections" on ne pouvait rien là-bas. Ça lui aura donc pris presque 20 ans pour finalement trouver ce succès à Hollywood, un succès bien mérité.

J'ai par la suite pu rencontrer Fat-zai, devenu Fat-goh ou "grand frère Fat", dans des situations parfois étonnantes que je décrirai plus loin.


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