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Interview de Phoebe Dollar

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Phoebe Dollar


Icône un peu trash de la série B et Z made in Hollywood, Phoebe Dollar nous est surtout connue pour ses rôles dans les films de Jeff Leroy (Hell's Highway, Alien 3000, Creepies, Unseen Evil 2...) dans lesquels elle a côtoyé aussi bien la star du porno Ron Jeremy que le métalleux Lemmy Kilmister. Loin de ne constituer pour elle qu'un début de carrière purement alimentaire, le cinéma underground à très petit budget est au contraire une forme d'expression artistique que la belle revendique haut et fort. Une carrière qui ne fait que débuter et sur laquelle Phoebe revient sans langue de bois et avec toute la franchise d'une authentique "fille du Sud".

Interview menée par Nikita


Une des raisons qui nous poussent à vous interviewer est que nous en savons très peu sur vous. Pourriez-vous nous parler de vous, de votre carrière, et de vos débuts dans le cinéma ?

Je suis née en Caroline du Nord et je suis fille unique. Mon père est fan de cinéma, alors nous avons passé l'essentiel de notre temps libre en famille à regarder des films. C'est comme ça que je me suis mis à adorer le cinéma. Pour mon premier boulot professionnel en tant qu'actrice, j'ai joué dans une pièce qui s'appelait « King of Honkey Tonk Heaven ». Après, je me suis installée à Wilmington parce qu'on y tournait des films. J'ai fait plein de petits trucs, comme dans « The Crow » avec Brandon Lee, où j'apparais pendant une seconde. Ma scène, c'est le gros gunfight à la fin, quand il essaie d'attraper le méchant, lequel m'agrippe pour m'utiliser comme bouclier et me lance sur Brandon. Je l'ai fréquenté une semaine avant sa mort. C'était un moment très sombre. En tout cas, au bout d'un moment, j'ai compris que je ne pourrai pas progresser dans une petite ville, parce que pour les grands rôles ils font venir des acteurs de Los Angeles. C'est pourquoi je me suis installée à L. A.

A l'époque, j'étais encore très naïve. J'ai fait des auditions mais j'ai un caractère rebelle qui fait que j'avais du mal à composer avec les gens. J'étais aussi opposée au syndicat des acteurs et à son monopole, et à la manière dont ils contrôlaient tout. Alors je leur ai dit merde, sans me préoccuper du lendemain. C'est comme ça que les choses arrivent, quand on n'en a plus rien à faire. Ron Jeremy a conseillé à Jeff Leroy de me faire faire une audition pour son film « Hell's Highway ». Alors j'ai rencontré Jeff, et j'ai d'abord fait une mauvaise audition pour le personnage de Sarah, et j'ai donné tout ce que j'avais pour le rôle de Lucinda. J'ai dit à Jeff que je ferais le film si je pouvais jouer le diable. Je voulais jouer des personnages sombres parce que je trouvais les « gentilles filles » ennuyeuses, donc il m'a donné ma chance. C'est comme ça qu'ont débuté notre collaboration et notre grande amitié. Je l'adore ! Aujourd'hui, je pense pouvoir dire que je dois ma carrière à Ron et Jeff.

Dans plusieurs films, comme « Hell's Highway » ou « Goth », vous jouiez des personnages de méchantes diverses et variées. Quel intérêt spécifique portez-vous à ce type de rôles ?

J'aime jouer des rôles sombres, et ça a fini par me coller à la peau. Ça ne m'a pas posé de problème parce que c'est le genre de rôle que je recherchais. Je les aime parce que je peux aller chercher mon côté obscur et jouer ça de façon très réaliste. Ce que j'apporte à ces personnages n'est pas du jeu d'acteur, mais une part de moi que je ne peux pas exprimer dans la vie réelle, car sinon je finirais en prison. Ça fait peur, hein ? Mais je m'amuse bien.

L'essentiel de votre filmographie est composé de films d'horreur, de science-fiction, gore, ou simplement violents. Pourriez-vous nous parler de l'intérêt que vous portez à ces genres ? Vous considérez-vous comme une actrice « gothique » ?

Mon intérêt pour les films d'horreur, gore, etc. vient du fait que vous pouvez jouer avec votre côté obscur et qu'il n'y a pas de limites à votre imagination. Avec le surnaturel ou tout type de « fantasy », tout est possible. De plus, le public de ce genre d'oeuvres est très indulgent pour les problèmes de budget et accordera sa chance au film s'il est créatif et imprévisible. Je ne me considère pas comme une actrice gothique. On m'a fait jouer des rôles comme ça à cause de mon physique, mais je n'ai pas de problèmes à le comprendre. J'aime le décorum et la musique gothique, mais je ne suis pas comme le personnage que je joue dans « Goth », bien que je puisse la comprendre.

Vous avez beaucoup collaboré avec le réalisateur Jeff Leroy. Pourriez-vous nous parler de votre travail avec lui ? Comment l'avez-vous rencontré ? Comment décririez-vous son travail ? Comment le définiriez-vous, en tant que cinéaste ?

Comme je l'ai dit plus haut, j'ai rencontré Jeff en faisant une audition pour « Hell's Highway ». Je lui ai proposé qu'on fasse un film ensemble, donc c'est comme ça qu'on a collaboré sur « Charlie's Death Wish ». Lui et moi, on bosse bien ensemble. C'est mon réalisateur préféré parce que je le connais bien et je sais ce qu'il veut. En plus, on est très copains, donc on s'amuse bien à travailler ensemble et on se fréquente en dehors des plateaux. Tout ce que je sais sur le cinéma, je l'ai appris de Jeff. Sa méthode, c'est de faire à peu près tout lui-même, et de faire avec ce qu'il a. Comme réalisateur, c'est un homme-orchestre. En outre, c'est un excellent monteur. Je le définirais comme un Sam Peckinpah contemporain. Un rebelle. Toujours attaché à ce que son prochain film soit meilleur que le précédent.

A en juger par plusieurs de vos films, on pourrait vous considérer comme une actrice de « série B ». Vous préoccupez-vous d'intégrer un jour la production dominante, ou bien préférez-vous, comme le font par exemple les gens de Troma, demeurer une indépendante pure et dure ?

Ça ne m'intéresse pas de faire partie du modèle dominant. Je resterai toujours une indépendante. Pour rendre service à un ami, je pourrais travailler sur une production grand public, mais je ferai toujours mes films en indépendante. Ce dont je suis fière sur « Charlie's Death Wish », c'est que rien n'a été changé sur le film, à la demande de qui que ce soit. Je ne pourrais pas mettre mon âme dans un projet, pour le voir ensuite galvaudé par d'autres personnes. J'admire les cinéastes indépendants comme Roger Corman. J'aime faire des films non syndiqués, en dehors de tout ce bordel. Certains acteurs sont suffisamment indépendants pour faire à la fois des films syndiqués et non syndiqués. Erik Estrada a été le premier à faire ça. Bien sûr, le syndicat des acteurs n'aime pas voir ses membres tourner en freelance. J'aime utiliser des musiciens parce qu'ils ne sont pas membres du syndicat et que ce sont d'excellents acteurs. Meilleurs que la plupart des acteurs, d'ailleurs. Ils ont l'habitude des performances, et ils sont très naturels, ce qui fait que leur jeu est particulièrement fluide. C'est pour ça que j'attends beaucoup du film « Sunset Society » : j'ai surtout utilisé des musiciens et ils ont vraiment assuré !

Quels sont les canaux de distribution pour vos films ? Comment jugez-vous l'état actuel du marché du cinéma, et comment les compagnies à petit budget travaillent-elles aujourd'hui ? Comment peut-on actuellement sortir du lot dans le milieu du cinéma de série B ? Plus généralement, de votre point de vue d'actrice, comment décririez-vous le travail sur ces productions ?

La distribution, c'est n'importe quoi ! Ils essayent de vous voler votre film ! On s'est fait piquer « Charlie's Death Wish ». La société avec qui je travaillais pour le marché américain l'a exporté en Allemagne, alors qu'ils n'avaient aucun droit de le faire. Brain Damage, la société qui s'occupait de la distribution internationale, l'a refilé sur le marché américain, dans un pack de six films complètement nazes. Quand j'ai découvert le pot aux roses, on m'a dit que c'était un accident. Mais bien sûr ! Brain Damage avait aussi écrit le titre sur le boîtier à l'insu de son plein gré. J'avais travaillé avec cette boîte sur « Hell's Highway » et « Goth », alors je pensais pouvoir lui faire confiance, mais non : le mec de Brain Damage est comme les autres, si ce n'est pire ! Les réalisateurs indépendants se font tout le temps voler leurs films, et c'est dégueulasse, il faudrait faire quelque chose. Faire un procès, ce n'est pas la solution, parce qu'on est à une si petite échelle que l'avocat, sauf si c'est un parent ou un vieil ami, ne va pas s'investir plus que ça là-dedans. Il sait qu'il ne touchera pas assez pour que ce soit intéressant. Les distributeurs aussi le savent, alors ils en profitent pour sucrer les films des réalisateurs les moins fortunés. Et puis, ils ne respectent pas leurs engagements : si on leur demande, ils disent « Oh, ça ne marche pas bien » et pendant ce temps, vos films sont en vente partout sur amazon, net-flix et tous ces sites de vente en ligne, mais vous ne voyez pas arriver un kopeck. Alors, la leçon que j'en ai tirée, c'est que si d'emblée on ne vous paie pas cash la somme qui vous convient, il vaut mieux rester chez soi. Et surtout, il ne faut pas compter sur les retombées financières, parce qu'on n'en verra jamais la couleur !!! Il faut se distribuer soi-même, au moins on sait ce que ça rapporte vraiment.



Je pense que la manière de sortir du lot dans le monde de la série B, c'est de faire un bon film, malgré le petit budget. Un bon scénar, de bons acteurs, un bon directeur photo, réalisateur, monteur, etc. Utiliser des pros dans tous les domaines, pas seulement les acteurs. On s'amuse bien à collaborer à des projets comme ça. On est tous égaux et tout le monde donne de sa personne. Les gens ne prennent pas de grands airs, ils sont là parce qu'ils ont envie d'être là, et pas pour le pognon. C'est comme une fête, ha ha ! J'essaie de toujours faire en sorte que tout le monde s'amuse sur le plateau. L'ambiance est détendue et je ne leur demande pas trop d'heures sup, donc ça reste marrant d'un bout à l'autre. Il n'y a rien de mieux que d'être sur un plateau, à jouer ou à réaliser : c'est un vrai shoot d'énergie, et c'est addictif.


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