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Interview de Matthias Hues

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Matthias Hues


Depuis le cinéma muet, de nombreux comédiens européens ont tenté leur chance dans l'Eldorado hollywoodien. A sa manière, Matthias Hues est de ceux-là. Physique herculéen et trogne de tueur, ce jovial teuton est une figure quasi-incontournable du film d'action de série B depuis la fin des années 1980. Une forme de rêve américain, en somme, pour une filmographie riche en films comme nous les aimons.

Interview menée par John Nada


Qu'est-ce qui vous a poussé à quitter votre Allemagne natale pour tenter votre chance dans l'industrie du cinéma hollywoodien ?

Et bien disons que j'ai toujours aimé le cinéma, comme la plupart des jeunes gens de mon âge et de mon entourage. Arnold était au top en ce temps-là, Stallone aussi. C'était une époque très excitante, ces gars-là étaient de vrais super héros pour nous, on les admirait et on voulait être comme eux. Moi peut-être un peu plus que les autres. Je me suis mis à m'entraîner dur, en me disant que mon corps finirait bien par devenir comme le leur. Mais je ne me doutais pas que ça m'amènerait un jour à faire du cinéma. Je faisais de l'athlétisme à un assez haut niveau en Allemagne, qui m'a conduit à faire de la musculation. Et des arts martiaux. Mais je me suis surtout consacré à la musculation, sachant que c'était ce qui me permettrait de gagner ma vie tout en entretenant mon corps. J'ai donc ouvert une salle de muscu, c'était chouette, j'ai beaucoup appris en matière de fitness et de culturisme. Et puis un jour j'ai vu "Rocky 4" et là j'ai été scotché par Dolph. Il avait aussi épaté une fille pour laquelle j'avais le béguin. En fait elle m'a fait me sentir tellement insignifiant en élevant ce mec sur un piédestal que j'ai su qu'à moins d'aller à Hollywood je ne ferais jamais le poids. Une semaine plus tard, je vendais ma salle de muscu et j'atterrissais à Hollywood.

L'attrait du rêve américain, les sirènes d'Hollywood... Apparemment vous êtes arrivé à Los Angeles avec seulement 1400$ en poche, et vous êtes bien vite retrouvé dans la panade. Quel était votre état d'esprit durant cette période difficile ? Etiez-vous déterminé à devenir acteur envers et contre tout ?

Je n'ai jamais eu, à quelque moment que ce soit, le moindre doute à ce sujet. Je savais que ce serait dur, je ne réalisais pas à quel point mais je ne me posais pas trop de questions non plus, je me contentais de foncer. J'ai commencé tout en bas de l'échelle, à battre le pavé tous les jours en quête d'un moyen de percer. J'ai appris sur le tas, je me suis adapté, peu à peu, sans perdre de vue mon objectif. Je ne me sentais pas toujours au top, il y a des moments où j'ai eu le sentiment de ne pas être au niveau, parce que les gens autour de moi étaient tous tellement bien foutus, qu'ils parlaient mieux anglais que moi, tout ça, mais j'ai continué à enchaîner les boulots, à poser comme mannequin tout en me disant "mais comment est-ce qu'ils ont pu me prendre moi alors qu'il y a plein d'autres types bien mieux foutus"... j'imagine que mon absence d'attaches, mon enthousiasme et le sentiment d'être au bon endroit au bon moment ont joué en ma faveur... et puis j'étais Allemand, j'avais l'air différent, je veux dire c'est ce qui m'a catalogué comme méchant dès le départ. Bien sûr j'ai aussi eu quelques moments difficiles, à ne pas savoir où dormir, à avoir faim, mais quand on est jeune on ne pense pas trop à ce genre de choses. Si je devais à nouveau dormir dans ma voiture, je craquerais bien plus vite aujourd'hui. A l'époque je dormais partout où je pouvais, dans des laveries automatiques, des garages, chez de jolies filles... ou chez des amis. Si on m'expulsait de mon appartement, j'y retournais la nuit, pénétrais par effraction et dormais à même le sol, jusqu'à ce qu'il soit à nouveau loué. Tout ça me paraît fou quand j'y repense aujourd'hui. J'ai fait des boulots dingues, collecté de l'argent et protégé des personnages louches et leur business douteux. Je suis parti en Floride, où j'ai bossé comme gogo dancer. Et ce n'est qu'un mince aperçu de ce que j'ai pu faire d'autre ! En fait j'ai fait tellement de trucs incroyables que, la plupart du temps, j'entrais facilement dans la peau des personnages que je jouais, parce que c'était quelque chose que j'avais déjà fait ou vu, à l'exception du crime bien sûr, même si j'ai déjà croisé des gars du milieu. Au bout d'un moment, je suis devenu tellement connu pour mes rôles de "bad guy" de service que j'étais en sécurité dans n'importe quel pays du monde, ou dans les coins les plus dangereux de Los Angeles, parce que j'y avais des fans. C'était super d'arriver enfin à gagner ma vie en faisant des films, et vivre une vie faite de voyages, à pouvoir m'imprégner de tout ce que je voyais à travers le monde.

Après une brève apparition dans "Big Top Pee-Wee", vous décrochez votre premier vrai rôle dans "Karate Tiger 2", remplaçant Jean-Claude Van Damme au pied levé pour un cachet de 6000$. A cause de la défection de JCVD, il a fallu modifier les chorégraphies de combat, et d'après Roy Horan, c'est le super tataneur coréen Hwang-Jang Lee qui aurait été chargé de vous dégrossir dans le domaine des arts martiaux. Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience avec Hwang-Jang Lee et, plus globalement, de ce tournage en Thaïlande avec Cynthia Rothrock, Max Thayer, Loren Avedon et le réalisateur Corey Yuen ?

Oui, c'était un peu comme un film dans le film. Moi j'étais le "karaté kid", le type totalement inconnu débarquant de nulle part comme un chien dans un jeu de quille...! J'ai fait abstraction de tout ça pour entamer un entraînement physique et mental avec Hwang-Jang Lee. Je me suis entraîné, jour après jour, à écouter, apprendre et accumuler une certaine forme de sagesse, levant chaque fois les yeux vers lui comme si c'était le Messie. Il fallait que j'arrive à tirer mon épingle du jeu, c'était une opportunité unique et j'étais prêt à tout endurer pour ne pas la laisser passer. Le tournage s'est super bien déroulé, au début j'étais plein de ressentiment mais tout ça s'est bientôt transformé en respect mutuel et je me suis alors investi à fond. Tout le monde a été génial, le réalisateur, tous les cascadeurs, qui au début ont un peu souffert de ma difficulté à contrôler ma force mais étaient ravis au final. J'ai adoré combattre avec Cynthia et bien sûr Loren, qui est très pro.

L'Asie a produit beaucoup de bons films d'action dans les années 80 et 90. Après votre expérience avec Corey Yuen sur "Karate Tiger 2", n'étiez-vous pas tenté de faire des films à Hong Kong ?

Pour être honnête, pas vraiment. Je laisse ça aux Gary Daniels et consorts qui vivent par et pour les arts martiaux. Disons que je sais me battre, mais pas aussi bien qu'eux. Je n'ai pas le même gabarit, pour moi c'est plus difficile. Mais je dirais que c'est le genre de films que j'ai le plus de plaisir à regarder, j'ai de l'admiration pour le boulot qu'ils demandent. Dans la vraie vie j'aime combattre : je suis grand, puissant et sais comment en tirer parti. Je sais aussi ménager mes forces et gérer la fatigue sur un ring. Si je pouvais revenir en arrière, je viserais le statut professionnel. Je m'entraînerais pour le Ultimate Fighting Championship.

Projeté dans quelques 1400 salles de cinéma à travers les Etats-Unis, "Karate Tiger 2" a véritablement lancé votre carrière. Après ça, vous êtes apparu dans un paquet de films, le plus souvent dans des rôles de brute épaisse. Est-ce que vous aimiez ce genre de rôle ? En fait, tous ceux qui ont eu l'occasion de travailler avec vous insistent sur votre caractère affable et votre extrême gentillesse. Du coup, n'aviez-vous pas de difficultés à tenir des rôles de sadiques ou interpréter d'affreux méchants sans foi ni loi ?

Disons qu'à l'époque c'était marrant, même si ça devenait un peu pesant parfois. J'ai reçu tellement de lettres de fans à travers le monde qui voulaient me voir dans des rôles de héros, dans la mesure où l'image du gentil héros propre sur lui a un peu évolué vers un genre de mecs plus durs à la Vin Diesel. J'avais décroché un super contrat avec une compagnie de production pour trois longs-métrages, des films qui dépotaient genre "Le Transporteur", mais au dernier moment le projet a capoté faute d'argent. Enfin, tout ça est oublié parce que j'ai d'autres projets en préparation et que je devrais bientôt revenir avec des rôles différents, plus dramatiques et intéressants que celui de brute de service.

D'après ce que nous avons pu lire ici et là, vous n'avez jamais ménagé vos efforts, consentant à perdre du poids pour les besoins de tel ou tel rôle, prenant des cours de diction pour perdre votre accent germanique, des cours de comédie pour progresser en tant qu'acteur, et pourtant la plupart du temps les réalisateurs vous demandaient juste de hurler et de grogner en faisant saillir vos muscles. Comment viviez-vous ce paradoxe ? Si vous pouviez revenir au début des années 90, tenteriez-vous d'apparaître dans d'autres types de films ?

S'il y a bien une chose que j'ai apprise, c'est de ne pas regarder en arrière, parce qu'on ne peut pas revenir en arrière. Tout ce qu'on peut faire c'est tirer les leçons de ses expériences et aller de l'avant, progresser pour rendre son existence meilleure et plus intéressante. Plus on avance en âge, plus on devient mature : c'est pareil pour les rôles au cinéma. Regardez ce que faisaient certains acteurs il y a dix ans et ce qu'ils font aujourd'hui, il y a un monde entre les deux et pourtant l'évolution de l'un à l'autre s'est faite naturellement. A l'époque je faisais ce qu'on me disait de faire, et ce qui marchait en ce temps-là peut sembler stupide aujourd'hui, certes ! Tous ces films tournés dans les années 80/90 sont maintenant presque comiques à regarder par moments, ils nous apparaissent tellement datés.


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