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Interview de Jean Rollin (page 3)

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Jean Rollin (page 3)


Vous êtes apparu comme comédien dans des films réalisés par Norbert Moutier : "Alien Platoon", "Trepanator", "Dinosaur from the Deep". Avez-vous des commentaires et des souvenirs sur ces films ? Quelle est votre opinion sur la démarche de Norbert Moutier et ses méthodes de tournage ?

Norbert Moutier est un vieux copain, il a été le premier à faire des articles sur moi, dans des magazines maintenant disparus. Il était en tout cas un des premiers à me défendre, alors qu'à cette époque j'étais insulté de toutes parts. J'ai accepté de tourner avec lui, ce que je ne ferais probablement pas pour d'autres, ou difficilement. Bon, c'était des films à très petit budget : ils étaient presque tous tournés dans sa cave ! J'aimais bien ça... Simplement, il arrivait que nous ne soyons pas d'accord sur la façon dont se passaient les choses. J'ai essayé de ne pas intervenir sur ses tournages, je le laissais faire ce qu'il voulait, même si cela ne me paraissait pas très bon. Il s'est toujours donné beaucoup de mal pour faire ses films, et son travail, quel que soit ce que l'on peut penser du résultat, a toujours été très honorable, parce qu'il a réalisé un de ses rêves d'enfants, et ça je l'admire beaucoup : il a toujours voulu faire du cinéma, et il a fini par en faire, avec ses moyens, et ce qu'il pouvait faire, mais il en a fait, il a fait des longs métrages, plein de films, et je trouve ça très estimable.

Comment un cinéaste indépendant comme vous a-t-il vécu l'évolution du marché en matière de distribution des films, avec l'apparition de la VHS, puis du DVD ?

Je ne l'ai pas vécu particulièrement, ça s'est trouvé comme ça : il y a eu un nouveau marché qui s'est ouvert, tout petit ! On vendait les DVD une poignée de cerises, ça ne valait pas grand-chose. Ca a peu servi pour la distribution de mes films et leur commercialisation. Ce qui a servi, c'est le besoin de films des chaînes de télévision, dans lesquelles on a essayé tant bien que mal de s'insérer.

Vous avez le chic pour trouver de très beaux décors de châteaux que vous savez magnifier par votre lumière. Comment faisiez-vous pour trouver ces lieux de tournages ? :

Cela dépend : si le scénario nécessitait un décor précis, je faisais des recherches. Mais souvent, je cherchais des décors avant le scénario : j'avais un gros dossier de décors dans lesquels je m'étais dit que j'aimerais tourner, et je piochais dedans.



Pour "Le Frisson des Vampires", sur le Donjon de Sémont, nous avions décidé de faire saigner le château en lançant cinquante litres de peinture par une petite fenêtre, et c'est resté... la pierre était poreuse, et même les pompiers n'ont pas pu la faire partir ! La peinture se voit probablement encore.

Vous avez régulièrement travaillé avec Brigitte Lahaie avec qui vous semblez être ami. Pouvez-vous nous parler de votre travail avec elle ?


Brigitte Lahaie dans "Fascination".

C'est une copine. Elle était très douce, très pro, elle arrivait en sachant son texte. Il n'y avait jamais de problèmes avec elle, elle était très disponible, faisait ce qu'on lui demandait. C'était un plaisir de travailler avec elle.

Savez-vous ce que sont devenues vos égéries comme Mireille Dargent ("Requiem pour un vampire") et surtout Joëlle Coeur ("Les Démoniaques") ?


Mireille Dargent et Joëlle Coeur

Je ne sais pas ce qu'est devenue Mireille Dargent. Elle tenait naguère une parfumerie dans la galerie du Lido et a disparu depuis. Si elle lit cette interview, j'aimerais bien qu'elle se manifeste, cela me ferait plaisir. Joëlle Coeur s'est mariée avec un kinésithérapeute et, aux dernières nouvelles, l'a suivi en Amérique.

Pouvez-vous nous parler d'Avia Films, qui a produit "La Fiancée de Dracula" ?

Il ne l'a pas produit, mais uniquement coproduit à hauteur de dix pour cent. Avia Films, c'est, si je puis dire, un copain de toujours ! Il m'a aidé pour mon premier film, me prêtait sa salle de montage... Il faisait partie de la bande, si vous voulez ! J'avais toujours les crédits auditorium nécessaires chez lui ; il m'a toujours soutenu, c'était un auditorium.

Comment voyez-vous le fait que vous soyez plus reconnu par le milieu fantasticophile anglo-saxon que par les cinéphiles français ?

Je ne saurais vraiment répondre à cette question : je n'en sais rien ! Peut-être que les Anglais aiment mieux mon travail que les Français. En tout cas je suis le premier surpris de ces diffusions sur le câble.

Pouvez-vous nous parler de votre dernier film en date, "La Nuit des horloges" ?

Je ne sais pas quoi vous en dire, comme ça... J'en parle longuement dans le coffret DVD qu'a sorti Encore, une société hollandaise, qui fait une série de DVD d'après mes films, et le dernier est "Le Viol du vampire", et je raconte tous les souvenirs du tournage de "La Nuit des Horloges" dans les bonus. Enfin, pour résumer un petit peu, je n'ai pas trouvé la possibilité d'avoir un partenaire financier. Je n'ai pu avoir ni distributeur, ni pré-vente, rien du tout. Alors j'ai dû le produire tout seul. Mais comme je ne suis pas riche, on tournait dès que j'avais quatre sous... Le tournage s'est échelonné sur deux ans. De temps en temps on tournait une semaine, de temps en temps quinze jours, et cætera... Avec tous les problèmes que posent ce genre de tournages fragmentés, notamment avec les comédiens... Un jour une comédienne était brune, et le lendemain, elle était blonde ! Ca posait des problèmes de raccords insolubles, mais on s'est toujours arrangés pour palier à ça et le film, vu d'un seul tenant, à mon avis, se tient. Je pense même que c'est mon meilleur film à ce jour.

Quel est votre meilleur souvenir de tournage ?

J'ai tellement de souvenirs de tournage que je ne peux pas vous dire quel est le meilleur ou le pire. Ce qui me vient à l'esprit immédiatement, c'est quand on a terminé "La Nuit des Horloges" car pendant tout le temps qu'a duré le tournage épisodique, j'ai cru que jamais je ne le finirai, et que ce serait un film inachevé, comme "Une Partie de Campagne" de Jean Renoir, toutes proportions gardées évidemment. Quand enfin on a fait le dernier tournage et qu'on a terminé le film, j'ai eu un espèce de passage à vide, je n'arrivais plus à penser à quoi que ce soit et je me suis dit : « C'est fini. Est-ce qu'on a un film ? J'en sais rien. Est-ce que c'est montable, j'en sais rien non plus. C'est fait, c'est tourné, on est arrivés au bout. » Et le deuxième meilleur souvenir, c'est quand on a vu au montage que tout collait ensemble. Il y avait dans le film de nombreux inserts de mes vieux films qui intervenaient, et on ne savait pas si ça allait passer au montage. On a tout collé « cut » sans amener ça par un fondu ou n'importe quoi, et ça a fonctionné merveilleusement bien. C'est vraiment un film qui tient du miracle. J'en garde un souvenir très étonnant.

Quels conseils auriez vous à donner aux jeunes qui veulent faire du cinéma ?

Tournez. N'importe quoi, mais tournez. Certains disent "on veut faire de la réalisation, pas n'importe quoi, on ne fera jamais de porno, de ci, de ça." Moi, je leur dis "Tournez n'importe quoi, mais tournez. Tournez jusqu'à ce que vous ayez l'expérience nécessaire pour faire ce que vous voulez faire". Je ne crois pas qu'on apprenne à réaliser dans une école. On apprend sur le tas, en s'intégrant dans une équipe, en faisant tous les boulots, même les plus désagréables, mais il faut acquérir la connaissance d'un plateau, savoir comment se comporter pendant un tournage. Il faut avant tout avoir déjà assisté à des tournages, apprendre le vocabulaire, etc. Et après vient tout le reste.


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