Accueil > Interviews > Interview de Greydon Clark (page 2)

Interview de Greydon Clark (page 2)

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
liste des catégories

Greydon Clark (page 2)


Et avec Jack Palance dans Terreur extraterrestre, comment les choses se sont-elles passées ?

J'ai toujours été flatté que des acteurs comme lui, avec la carrière qui était la leur, acceptent de tourner pour moi. Jack Palance était un homme très sérieux. Un peu distant par rapport aux autres acteurs, peut-être, mais lorsqu'il débarquait sur le plateau, il était toujours préparé, il savait ce qu'il devait faire et il écoutait toujours mes consignes. Un type formidable. En comparaison, Martin Landau, qui joue dans le même film, était l'exact opposé. Il était plus pénible à gérer, mais quand vous êtes réalisateur, ce qui compte au fond, c'est leur prestation devant la caméra. Qu'ils soient sympas ou odieux avec le reste de l'équipe importe peu, il faut faire avec.

Ces acteurs n'ont jamais manqué de professionnalisme ou, à tout le moins, de motivation ?

Jamais. En vingt films et quelques productions télé, je n'ai jamais eu d'ennuis qu'avec un seul acteur. Et c'était uniquement la conséquence de ses problèmes de drogue. Mais tous les autres restaient professionnels jusqu'au bout des ongles. Jack Palance, comme je vous l'ai dit, en est le parfait exemple. Il avait été une grande star pendant vingt-cinq ans et il était parfaitement conscient que Terreur extraterrestre n'était qu'un film à petit budget, mais il a quand même donné le meilleur de lui-même pendant la semaine de tournage pendant laquelle il était présent.

Qui était cet acteur problématique du fait de son addiction à la drogue ? Si ce n'est pas trop indiscret, bien sûr.


Jan-Michael Vincent. Comme t'étais, comme t'es devenu...

Non, non, on peut en parler. C'était Jan-Michael Vincent. Pourtant, à la base, c'est un type formidable, mais sur le tournage de The Return [NDLR : un film de SF de 1980 avec Cybill Sheperd, Martin Landau et Raymond Burr], il était camé et bourré matin, midi et soir. Tous les jours, il me répétait « Greydon, je ferai tout ce que tu veux, je te le promets » et moi, je lui répondais « Jan, tout ce que je te demande, c'est de rester sobre. Tu peux pas débarquer ivre mort à midi ». Lui avait beau m'assurer que tout allait bien, qu'il était en forme, j'étais bien obligé de le laisser cuver sur son siège jusqu'à ce qu'il soit en état de tourner. C'est franchement dommage parce que c'était alors un très beau jeune homme, un très bon acteur et un mec bien. Mais il n'arrêtait pas de boire et de se droguer. Et il commençait dès le matin. Une fois, il n'a même pas été en mesure de se lever pendant toute une journée.

Passons à des choses plus positives en évoquant le cas de La danse interdite (alias The Forbidden Dance et The Forbidden Dance is Lambada) que vous avez réalisé pour Menahem Golan en 1990. Ce film s'est trouvé au milieu d'une rude compétition entre les deux ex-têtes pensantes de la Cannon, Menahem Golan et son cousin, Yoram Globus, car ce dernier avait lancé son propre film concurrent sur le même sujet : Lambada...

Ah oui, celui-là (rires) ! Je me suis retrouvé embarqué là-dedans parce que le type qui s'occupait des campagnes publicitaires de mes films travaillait aussi occasionnellement avec Menahem Golan. A l'époque, ce dernier beuglait partout qu'il était à la recherche d'un réalisateur capable de travailler rapidement. Et mon ami m'a recommandé en me présentant comme le réalisateur le plus rapide qu'il connaissait. Menahem a demandé à me rencontrer dans les plus brefs délais. Précisons qu'il n'avait jamais vu aucun de mes films et que nous ne nous connaissions pas le moins du monde. Quand je suis rentré pour la première fois dans son bureau, il m'a dit « je veux un type capable de boucler mon film en 90 jours ». Je pensais qu'il parlait de 90 jours de tournage, mais non ! Ce qu'il voulait, c'est que l'intégralité du boulot - scénario, pré-production, tournage, montage, post-production - soit achevé en 3 mois. J'ai dit « OK, c'est juste impossible, mais on va le faire quand même. Avez vous au moins un script ? ». Son script, c'était : « une fille débarque du Brésil aux États-Unis et elle danse la lambada ». C'est tout. Je lui demande « oui, et après ? » ; il me répond : « et après quoi ? C'est ça l'histoire ». Il n'avait rien d'autre que ça. Malgré tout, 90 jours plus tard, nous avions réussi à finir le film. C'est le plus gros budget sur lequel j'ai jamais travaillé : un million de dollars. Menahem a réussi a le vendre à Columbia Pictures pour trois fois plus. Il s'est fait une fortune sur ce coup-là et je suis rentré dans ses petits papiers grâce à ça. Au total, j'ai travaillé trois fois pour lui.

Quel genre d'homme était Menahem Golan ?

Un homme très dur. Une fois, pendant un tournage, je l'ai vu agonir d'injures un membre du staff. J'ai dû le ramener à la raison en lui disant qu'on ne pouvait pas s'adresser aux gens de cette manière. A moi, ceci dit, il n'a jamais posé aucun problème. Il s'est toujours montré très respectueux. Je l'appréciais, sur le plan personnel, mais il avait un sacré tempérament. Quand quelque chose ne lui convenait pas, il pouvait de temps en temps perdre le contrôle. Mais jamais avec moi, heureusement.

Mais comment avez vous vécu cette compétition entre les deux « lambada-movies » puisque Yoram Globus préparait le sien en parallèle ?

Sur ce film, je travaillais avec un directeur de production qui connaissait pas mal de monde à Los Angeles, dont des gens qui faisaient partie du staff du film de Globus. Chaque jour, il me rapportait ce qu'il avait pu apprendre de l'autre tournage. C'était assez dingue. J'avais cinq assistants sur ce tournage, on filmait toute la journée et on changeait parfois le scénario en fonction des images qu'on avait pu obtenir. Je dormais six heures, je me levais le matin et je fonçais en salle de montage pour donner mes directives aux monteurs en fonction des scènes qu'on avait pu tourner la veille, puis je retournais sur le plateau pour 12 heures de tournage d'affilée avant de finir ma journée à nouveau dans la salle de montage... On a mis 15 jours à tourner le film et, au final, on a réussi à le boucler une semaine avant celui de Yoram ! Pourtant, la première fois que j'ai rencontré Menahem, il n'avait rien d'autre qu'une vague histoire en tête alors que son cousin, lui, disposait déjà d'un script touffu et détaillé. Malgré ça, on a pu terminer les premiers.


A gauche le film produit par Yoram Globus, à droite celui produit par Menahem Golan.

Mais les deux films sont quand même sortis le même jour dans les salles...

C'est vrai. Yoram Globus avait un contrat avec Warner Bros pour sortir son Lambada à une date déterminée d'avance. Menahem n'avait de contrat avec personne. Il a réussi à le vendre à Columbia pendant qu'on tournait. Mais même si on a réussi à le terminer une semaine avant l'équipe de Globus, il manquait tout de même un dernier détail. Sur l'affiche, je voulais qu'il soit mentionné « ce film est dédié à la préservation de la forêt brésilienne ». J'ai la fibre écolo, c'était quelque chose qui me tenait à coeur et les exécutifs de la Columbia m'ont dit qu'ils seraient fiers de s'associer à ce genre de film. Menahem, lui, s'en foutait, mais comme je lui avais fait gagner trois millions de dollars, il me devait bien ça. La rencontre avec les gens de Columbia s'est déroulée un lundi et il aurait fallu que le film sorte le vendredi pour qu'on conserve notre avance sur Globus. « Si vous ne le faites pas, les deux films sortiront en même temps et ils se tireront mutuellement dans les pattes » leur ai-je dit. Il aurait été idiot de procéder autrement... Malheureusement, ils m'ont répondu qu'il n'auraient pas le temps de réaliser une bande-annonce dans le laps de temps imparti. Eux, ce qu'ils voulaient, c'était assurer la promotion du film pendant une semaine avant de le sortir dans les salles la suivante... Je leur ai dit « écoutez : tout le monde sait ce qu'est la lambada, on l'entend partout. Ne perdez pas votre temps avec une bande-annonce et une semaine de promotion ». Ils ne m'ont pas écouté et les deux films sont sortis le même jour. C'est d'autant plus dommage qu'à l'époque, Columbia et Warner étaient à couteaux tirés et que ça aurait pu permettre aux premiers de prendre un peu d'avance sur les seconds. Au final, notre film a un peu mieux marché que celui de Globus [NDLR : six millions de dollars de recettes pour celui de Golan contre quatre millions pour celui de son cousin], mais je pense qu'on aurait pu faire beaucoup mieux s'il était sorti une semaine avant l'autre...

Pourtant, vous, vous aviez la « vraie » lambada en B.O de votre film. Le morceau de Kaoma. Alors que Globus, lui, n'avait qu'une musique brésilienne standard.

Oui mais lui il avait le droit d'utiliser le nom, pas nous ! Yoram fut le premier à aller déposer le titre « Lambada » auprès de la Motion Pictures Association. Menahem, lui, a oublié de le faire. Globus fut donc le seul à avoir légalement le droit d'appeler son film « Lambada ». Golan a beaucoup regimbé après son cousin pour ça et du coup, il n'avait même pas de titre pour son film. Là, je me suis souvenu d'une réplique du film, quand l'héroïne brésilienne explique à son partenaire que, dans son pays, la lambada est surnommée « la danse interdite ». On tenait notre titre ! Et surtout, on pouvait ajouter sur l'affiche « Avec le titre LAMBADA, par le groupe Kaoma », ce que Yoram n'avait pas le droit de faire. On n'avait donc pas le mot « lambada » dans le titre du film, mais on pouvait quand même l'avoir sur l'affiche !

Suite à quoi, vous avez enchaîné sur Danse Macabre (Dance Macabre en VO), en 1992, toujours produit par Menahem Golan.

Oui. Menahem m'a rappelé un an après La Danse interdite et m'a demandé si je pouvais lui réaliser un film dont l'action se situerait à Leningrad. J'ai lui ai répondu « bien sûr, pourquoi pas ? ». Du coup, je me suis mis à réfléchir à un scénario. Que m'évoquait Leningrad ? Les danseuses classiques, le fameux Ballet Kirov qui avait fait la réputation de la ville [NDLR : rebaptisé aujourd'hui Ballet Marrinsky]... J'ai donc écrit l'histoire de trois filles de l'Ouest, une Américaine, une Française et une Allemande débarquant à Leningrad pour y intégrer l'école de danse puisqu'à l'époque, les Russes venaient de l'ouvrir aux étrangers. Menahem venait de confier le rôle principal du film à Robert Englund et j'ai donc écrit pour lui le double personnage d'Anthony Wagner et de Madame Gordenko. Une fois le film terminé, Menahem m'a fait savoir qu'il venait de décrocher une nouvelle opportunité de tournage en Russie, mais à Moscou, cette fois. Je suis donc allé à Moscou pour les besoins de Mad Dog Coll. J'ai ainsi passé une année entière en Russie, entre l'ex-Leningrad - redevenue Saint-Petersbourg durant mon séjour - et Moscou. Il songeait à me proposer un nouveau script, toujours pour un film à tourner en Russie, mais cette fois, je n'ai pas apprécié l'idée et je l'ai refusée. Menahem s'est fâché contre moi à cause ça. Je suis donc rentré aux Etats-Unis, mais je conserve d'excellents souvenirs de la Russie et des personnes avec qui j'ai pu y travailler. Des gens extrêmement agréables, durs à la tâche. C'est une tragédie qu'ils aient été contraints de vivre si longtemps sous le système communiste. Entre Danse Macabre et Mad Dog Coll, en 1991, j'ai encore eu l'occasion de réaliser un autre film en Russie, Russian Roulette [NDLR : alias Russian Holiday, avec Jeff Altman, Victoria Barrett et Barry « MegaForce » Bostwick], un thriller qui raconte l'histoire d'un enseignant en vacances à Saint-Petersbourg et qui se retrouve aux prises avec la mafia russe. Beaucoup de ceux qui l'ont vu l'ont qualifié d'« hitchcockien », même si je trouve la comparaison embarrassante.

Vous êtes resté longtemps en froid avec Menahem Golan ?

Non, nous avons eu l'occasion de nous recroiser à de nombreuses reprises dans des festivals ou sur le marché du film de Los Angeles. A chaque fois ce fut très amical, mais nous n'avons jamais retravaillé ensemble. Vous savez, Menahem n'était pas un très bon gestionnaire. Il a engrangé des fortunes - avec La danse interdite ce furent 3 millions de dollars, mais sur d'autres projets, les bénéfices sont parfois montés jusqu'à 20 millions ! - mais il les a englouties dans des fours comme Superman IV. Il a enchaîné les banqueroutes. Une de ses compagnies était en cessation de paiement ? Il en créait une autre. Elle faisait banqueroute à son tour ? Il en fondait une nouvelle, etc. etc. Il n'a jamais cessé de travailler, de monter des projets... la dernière fois que je l'ai vu, il bossait sur une comédie musicale à Tel-Aviv - il vivait entre la capitale israélienne et Los Angeles - dont il semblait très fier. Il est mort peu de temps après. C'était quelqu'un qui se remuait beaucoup, toujours à courir partout... C'était un sacré personnage.

Votre carrière s'arrête en 1998. Que faites-vous aujourd'hui ? Retraité ?

Je n'ai en effet plus réalisé de film depuis plus de quinze ans. Lisez mon autobiographie, j'y raconte par le menu les raisons personnelles qui m'ont contraint à arrêter de travailler.

Justement, parlons un peu de votre livre. Qu'est-ce qui vous a donné envie de l'écrire ?

Durant ma carrière, j'ai réalisé tant de films - et surtout tant de films dans des styles très différents - que beaucoup de gens m'ont suggéré d'écrire cette autobiographie. Je m'y suis longtemps refusé. Mais j'ai deux garçons d'une trentaine d'années. Ce sont eux qui m'ont persuadé de le faire, pour que leurs enfants à eux sachent qui est leur grand-père. Alors, je me suis assis devant mon clavier d'ordinateur et j'ai commencé à écrire. Et toutes les dix minutes, je me faisais la réflexion que ce que j'écrivais ressemblait furieusement à un scénario de film. J'en ai écrit tellement durant ma vie que finalement, j'ai décidé d'écrire ce livre sous la forme d'un scénario. J'ai repris chaque film que j'ai fait et à chaque fois, j'ai raconté comment l'idée de l'écrire m'était venue, puis comment j'avais pu trouver l'argent pour le faire, puis le processus de pré-production, puis le casting, puis la découverte des lieux de tournage, puis le tournage en lui-même, puis la post-production, le choix de la musique de fond, les effets sonores... jusqu'à la distribution. Chaque film que j'ai réalisé occupe un chapitre du livre. Je détaille tout ce qui s'est passé en coulisses et chaque chapitre se termine par une série de photos souvenirs. Pas les photos officielles des films, celles-là tout le monde peut les voir, mais les photos du tournage. De ce qui a pu se passer en coulisses. Et je dois admettre que les retours que j'ai eu sur ce livre ont tous été extrêmement positifs. Pourquoi l'ai-je intitulé On the Cheap: My Life in Low Budget Filmmaking ? Parce que, finalement, ça correspond parfaitement à la réalité que j'ai connue !


Page précédente -

- Page 1 -- Page 2 -
Retour vers les interviews