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Interview de Godfrey Ho (page 3)

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Godfrey Ho (page 3)


Les années IFD

Parlons un peu des années IFD. Comment se passait votre collaboration avec Joseph Lai et Betty Chan ?

Betty Chan était la femme de Joseph Lai. J'ai travaillé avec Joseph Lai dans la distribution, j'ai appris comment distribuer un film grâce à lui. On allait ensemble sur les marchés du film. Chaque année je devais être présent dans les grandes conventions.

Et qu'est-ce que vous faisiez précisément pour lui ? Vous produisiez ? Vous réalisiez ? Vous faisiez un peu tout ?

Au tout début, oui, j'avais en charge de réaliser les films pour lui. Par la suite, je n'avais plus le temps de le faire car j'étais trop occupé avec le doublage et la distribution. C'était l'âge d'or, mec ! Les premières années, au festival de Milan, Joseph allait signer les contrats lui-même. 20 ou 30 contrats d'un coup et c'était bouclé. C'était stupéfiant ! Maintenant, ce n'est plus comme ça. Tu peux t'estimer heureux si tu parviens à décrocher 10 ou 15 contrats. Autrefois, 30, 40 contrats, c'était facile. Parce qu'il y avait tant d'acheteurs de partout, de Turquie, de France, d'Allemagne… Le marché était en pleine explosion. C'était un bon business.

Vous relations sont restées strictement professionnelles ou bien êtes-vous devenus amis au fil du temps ?

Je travaillais simplement dans son équipe. Il m'avait promis des parts dans l'affaire mais il n'a jamais tenu parole. C'étaient, hélas, des promesses verbales, sans valeur. C'est assez typique des Chinois. Avant que je ne rejoigne sa compagnie, il me disait : "Godfrey, bossons ensemble, tu auras des parts dans la société". Dès lors qu'il avait une Rolls Royce, j'aurais dû pour le moins posséder une Mercedes, pas vrai ? (rires) Mais en fait, pas du tout. C'est pourquoi un jour, ma femme m'a dit : "Allez, cesse de travailler pour lui. Lui s'enrichit grâce à toi. Toi, non. Pense à ton avenir. " C'est pourquoi je l'ai quitté pour rejoindre la compagnie My Way et m'établir à mon compte, en fondant Filmswell, pour produire et distribuer des films. Après cela, il n'a plus fait de films que très rarement, parce que ceux que je faisais étaient bien meilleurs que les siens. Ces films sont devenus difficiles à vendre, dans un marché de plus en plus étriqué. Mais il s'est quand même débrouillé pour produire quelques trucs, à une toute petite échelle, pour le marché du DVD.

Quand vous tourniez pour IFD, quelles étaient les conditions de travail ? Vous aviez un scénario ? Vous travailliez sur plusieurs films à la fois ?

Oui, on faisait deux films à la fois. On embauchait un réalisateur de seconde équipe pour la partie asiatique, tandis que je supervisais la partie étrangère, les scènes avec les acteurs étrangers.

Ce n'est qu'au montage que tout ne devenait plus qu'un seul et unique film, n'est-ce pas ?

Absolument. Même si parfois la réalisation ne collait pas trop, ce n'est qu'au montage qu'on pouvait combiner les éléments de l'histoire. La première fois que vous regardiez le film, vous trouviez ça intéressant, la deuxième fois : "Oh ! il y a quelque chose qui cloche, là !". La troisième fois : "Oh non ! Ce n'est pas de cette manière qu'il faut le faire !", etc. En vérité, l'action est trompeuse.

Habituellement qui supervisait le montage ? Joseph Lai en personne ?


Richard Harrison « dialoguant » avec Jack Lam

dans «Ninja Terminator ».

J'étais moi-même chargé du montage, mais, par la suite, Joseph pouvait demander au monteur d'opérer quelques changements. Encore une mauvaise habitude des producteurs de Hong Kong. Ce n'est pas comme aux Etats-Unis où si tu veux modifier le script, tu dois appeler le scénariste qui fera lui-même les changements nécessaires. Si tu passes outre le scénariste et que tu changes le moindre mot, tu vas recevoir aussitôt la lettre du mandataire qui défend ses intérêts. Parce qu'ils ont des syndicats.

Dans la plupart des films que vous avez faits, on retrouve toujours les mêmes musiques. C'était des bandes originales composées spécialement ?

Non, c'est ce qu'on appelle de la musique en licence libre, des œuvres du domaine public, sans copyright. Parfois, nous disposions de la présence d'un compositeur chargé d'aller grappiller des musiques qui venaient d'un peu partout dans le monde. Aujourd'hui, il faut acheter les musiques à Warner Bros, mais à cette époque, non, il n'y avait pas de règles.

Combien de temps prenait le tournage d'une production IFD ?

Parfois deux semaines, parfois trois. C'était sur une courte période, car nous intégrions les parties étrangères entre deux parties asiatiques. Du reste, vous pouvez voir dans les films qu'il y a une partie asiatique et une partie étrangère...

Vous faites allusion aux films qu'IFD achetait en Thaïlande et dans d'autres pays ?

Oui. On insérait ces scènes occidentales au début, au milieu et à la fin.

Et vous pensiez que le film se vendrait mieux comme ça ?

Oh oui, oui. Parce que le marché de la vidéo était très demandeur de ce genre de chose. Les distributeurs turcs nous achetaient les droits pour 5000 US$, par exemple. Vous savez, les producteurs et les distributeurs ne s'intéressent guère qu'à l'argent. Les réalisateurs, eux, sont des artistes. Là est la différence ! (rires).

Vous tourniez souvent dans les mêmes endroits. Je suppose que c'était par souci d'économie ?

Oui, nous y étions contraints. C'était une technique qui visait à diminuer les coûts de production. C'était important, aussi. Du reste, c'est ce que j'enseigne à mes étudiants : "Vous voulez faire un film ? Ce n'est pas un problème de gros ou de petit budget. Si le scénario tient la route, et même si ça implique de tourner avec deux acteurs dans une seule pièce, cela peut tout de même aboutir à une bonne histoire". Comme je dis : "ça ne sera pas Titanic. Vous n'êtes pas encore James Cameron. Il vous faudra débuter dans des productions modestes. Vous devrez faire dire aux gens "Waoh, il a du talent !" et gravir les échelons pas à pas".

De la même manière, si les films de chez IFD étaient doublés après coup, c'était parce que le son direct coûtait trop cher ?

Oh, oui, oui. Tourner en son direct est très onéreux. A cette période, la plupart des films se tournaient en muet. Ce n'est qu'il y a une dizaine d'années que tout le monde s'est mis à tourner en son direct. Autrefois, tous les films étaient post-synchronisés. C'est pourquoi, d'ailleurs, les versions anglaises sont si amusantes (rires).

C'est parce que, comme vous nous l'avez dit, les doublages étaient faits par des gens de Chungking Mansions ou d'endroits de ce genre ?

Voilà. De toutes façons, cela importait peu. Personne ne faisait attention à l'histoire, c'est l'action qui comptait. Le public venait voir de l'action et en trouvait à la pelle. C'était très différent de ce qui se faisait à Hollywood. Ça ne l'est plus, maintenant que des cinéastes comme John Woo et d'autres travaillent là-bas, ou que Yuen Woo Ping fait les chorégraphies de Kill Bill et des scènes d'action comme à Hong Kong.

Il y avait des doubleurs anglais professionnels à Hong Kong ?

En fait, j'ai moi-même formé un Américain pour superviser le doublage. D'abord je lui ai appris la post-synchro et ensuite il est devenu superviseur. Il y avait une femme qui s'en occupait également. Elle faisait un travail de bonne qualité, avec des moyens plus importants, pour des firmes comme Cinema City, par exemple. Les doubleurs ne sont pas plus d'une quinzaine. Et la plupart d'entre eux travaillent pour la télé ou la radio. Le reste, ce sont des amateurs qui ne travaillent qu'à temps partiel, car il est difficile de vivre uniquement de ça. A l'époque, certains parvenaient à en faire leur métier. Vu la quantité de films qu'il y avait, ils se sont mis à quitter leurs boulots pour s'installer comme doubleurs professionnels. Mais par la suite, quand le marché est devenu plus calme, ça a été fini. Même mon superviseur, Scott, est rentré aux Etats-Unis. Il ne parvenait plus à en vivre. Maintenant, vous n'en trouvez plus tellement qui font du doublage. Ils se sont rabattus sur la télé ou la radio.

Joseph Lai est aussi crédité comme producteur de nombreux dessins animés et on note dans les génériques la présence de quelques-uns de vos anciens collaborateurs. Est-ce que vous en savez plus à ce sujet ?

Les dessins animés étaient fabriqués en Chine [NDLR : plutôt en Corée du Sud, semble-t-il ?] parce que les coûts étaient moindres. Joseph Lai a investi là dedans. Mais je ne pense pas que ce soit jamais devenu populaire. Parce que cela dépend beaucoup du scénario et puis il existe déjà tant des dessins animés de par le monde… Ce genre de film d'animation ne pourra jamais rivaliser avec un Walt Disney, par exemple. Néanmoins, cela montre qu'il est encore prêt à s'investir financièrement et à participer à la création de films. De même, lorsqu'il a émigré aux Etats-Unis, avant que je ne tourne là bas des films comme "Honour and Glory" avec ma propre compagnie, Filmswell, je lui ai dit : "Mec, tu pourrais faire des films américains, maintenant que tu vis aux Etats-Unis. Tu pourrais rencontrer les distributeurs, comme Impérial ou Cannon et aller leur parler !" En plus, à Hong Kong, son frère était le patron d'Intercontinental, une grosse boite avec un catalogue important de films étrangers qu'ils distribuaient à Hong Kong. Ils étaient en contact avec beaucoup de distributeurs. Grâce à ce réseau, pourquoi n'aurait-il pas produit des séries B américaines ? Et bien il n'a rien fait. Il avait peur de se lancer. Moi, j'en ai fait trois : "Honour and Glory", "Undefeatable" et "Manhattan Chase". Et cela s'est bien passé.

Dans certains crédits, on trouve des noms comme Homer Kwong, Benny Ho, etc. C'est vous sous des pseudonymes ou bien d'autres personnes ?

(rires) Habituellement, pour les films que je dirige, je prends mon vrai nom, Godfrey Ho. Les autres ça n'est pas forcément moi. C'est la faute des distributeurs. Joseph Lai a voulu qu'on change mon nom pour avoir un autre "Ho quelque chose" au générique ou une histoire dans ce genre. Benny Ho c'est moi aussi. Les autres, non. Je ne sais pas qui c'est.

Une interview de vous aurait soi-disant été publiée sur internet [sur le site ultimateninja.com, aujourd'hui disparu, dont les sources d'information étaient parfois sujettes à caution, NDLR], dans laquelle vous avez prétendu être un certain Alton Cheung.

Alton Cheung, c'est le nom d'un acteur, pas le mien. Les seuls noms que j'utilise sont Godfrey Ho, Benny Ho, Godfrey Hall ou Ho Chi Keung. Tous les autres, ça n'est pas moi.

Comment arriviez vous à recruter des acteurs occidentaux pour vos films ?


Une facade de «Chungking Mansions ».

En allant à Chungking Mansions, par exemple. Je missionnais une sorte producteur délégué, en lui disant : "Va à Chungking Mansions, rencontre des étrangers, demande leur s'ils veulent jouer dans des films…". J'avais simplement besoin de visages occidentaux pour faire les ninjas. Ils n'avaient qu'une ligne de texte à dire puis ils s'en allaient, ce n'était pas bien compliqué. C'étaient des doublures qui faisaient les scènes de combat mais j'avais besoin de visages étrangers. Je disais : "Amène-moi tous ceux que tu pourras trouver !"

Vous souvenez-vous combien de films Philip Ko a pu tourner pour IFD ?

Un certain nombre. Il était crédité sous son vrai nom.

Certains acteurs ayant travaillé pour IFD ont déclaré que les conditions étaient très dures. On tournait la nuit, très tard et il y aurait même eu parmi les équipes techniques des membres des triades infiltrés. Vous confirmez ?

Cela pouvait arriver parfois à cause des restrictions de budget. Les conditions de tournage ne pouvaient pas être comparées à ce qui ce faisait à Hollywood. A Hollywood, chaque jour, je devais préparer la table avec le café et les biscuits. Parce que les gens de l'équipe, surtout l'électricien et son assistant, quand ils travaillaient, avaient l'habitude de s'y rendre pour boire un café et blah blah blah. Pas à Hong Kong ! On apporte simplement un panier-repas, une bouteille d'eau et c'est tout. Ça n'est pas comparable car nous n'avons pas de syndicats. C'est dommage pour les équipes d'ici, quoique que cela tende à s'améliorer, car aujourd'hui, pour être considéré comme un professionnel, il faut imiter ce qui se fait à Hollywood.

Vous avez une idée du nombre de films que vous avez dirigés ?

Une quarantaine, peut-être une cinquantaine. Quelque chose comme ça.

Si l'on en croit Mike Abbott, lorsque l'on travaillait pour IFD on ne pouvait pas travailler pour Filmark et inversement. Les deux firmes étaient en compétition ?

Oh oui. Parce que les patrons, Joseph Lai et Tomas Tang étaient à l'origine dans la même compagnie. Ensuite ils se sont séparés, donc il y a avait entre eux une certaine rivalité. Comme j'étais un bon ami de Joseph, je ne travaillais que pour Joseph. Pas pour Filmark.

Avez-vous travaillé sur « Crocodile Fury » et « Robo Vampire » ?

Ces deux films ne me disent rien. Vous pouvez vérifier au générique.

Il n'est pas facile de s'y retrouver entre toutes les compagnies où vous avez travaillé. IFD, ADDA communication, BoHo, Win…

ADDA, c'est encore IFD. Mais ils s'occupaient davantage du marché vidéo. Joseph Lai a créé ADDA pour la vidéo. BoHo, je ne sais pas ce que c'est. Quant à Win, elle s'appelait auparavant China Star.

Les droits des films Filmark semblent avoir été vendus aux Philippines à un réalisateur dont nous ignorons l'identité. Vous avez entendu parler de cela ?

Ils vendaient les films partout dans le monde. Je me souviens que pour un film, Tomas Tang avait décroché un bon contrat avec le Japon. Comme commercial, il avait de bonnes combines.

Comme Joseph Lai...

Oui, ils étaient très doués pour faire ce genre de séries B. A l'époque les films n'avaient pas une bonne distribution, hormis ceux dont s'occupaient Terence Chang, le partenaire de John Woo. Il travaillait pour D&B. Eux faisaient de bons films et les vendaient sur le marché au meilleur prix. Les nôtres, étaient vendus à plus bas prix car nous n'avions pas les mêmes budgets.


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