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Interview de Eric Hahn

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Eric Hahn


Eric Hahn fut une figure à la fois familière et méconnue du cinéma bis philippin destiné à l'exportation : cascadeur et figurant, cet américain fut de tous les emplois, qu'il s'agisse de jouer les seconds couteaux ou de tomber raide mort au fond de l'écran, de se tenir dans l'ombre de Chuck Norris ou de se faire trucider par Nick Nicholson. Il évoque pour nous sa carrière aventureuse dans un cinéma du bout du monde.

Interview menée par la Team Nanarland


Tout d'abord, pourriez-vous nous parler de vous et de votre vie ? Où et quand êtes-vous né ? Qu'est-ce qui vous a amené à vivre et travailler aux Philippines ?


Les 2 scènes de « Delta Force 2 » (1990)
dans lesquelles apparaît Eric Hahn,
la seconde avec Chuck.

Je suis né en 1954 à Washington. Après mes 9 ans, mon enfance n'a pas été très heureuse. Mes parents étaient souvent bourrés et se battaient beaucoup. J'ai fugué quand j'ai eu dix ans. J'ai été rattrapé plusieurs fois et renvoyé chez moi. A la troisième fois, les autorités ont décidé de m'éloigner. Comme les instituts pour jeunes de l'Etat étaient complets, j'ai été placé dans un hôpital psychiatrique. On m'a drogué et maltraité. J'y suis resté jusqu'à mes quinze ans. Puis je suis devenu un hippie et j'ai voyagé à travers les Etats-Unis en auto-stop. A 17 ans, j'ai emprunté l'ordre d'incorporation [d'un militaire] pour faire croire que j'avais 18 ans. J'ai été arrêté au Texas alors que je faisais de l'auto-stop et ils ont trouvé les papiers sur moi. J'ai plaidé coupable d'avoir été en possession de cet ordre d'incorporation. J'ai également été accusé d'avoir voulu tricher quant à mon identité. J'en ai pris pour six ans dans une prison fédérale. Les quatre années suivantes ont été un cauchemar, je les ai passées essentiellement en cellule d'isolement. Finalement, j'ai bénéficié d'une liberté conditionnelle en 1974, et dès lors décidé de vivre à l'étranger. Mes expériences m'avaient rendu amer et je n'avais plus confiance en mon gouvernement. J'ai vécu dans pas mal de pays, vivant de petits boulots. J'ai bossé sur pas mal de bateaux de pêche à la crevette et sur des bateaux de transport. A l'époque, c'était facile. On allait sur les docks et on disait qu'on était prêt à bosser en échange du transport. J'ai même passé un an dans votre pays, principalement dans le sud. Mes coins préférés en France étaient Grenoble et Saint-Etienne. En 1982, je suis retourné aux Etats-Unis pour m'y installer et travailler. Mais très vite, mon amertume envers les Etats-Unis a refait surface. Alors, j'ai gagné assez d'argent pour partir à Hawaï. J'y suis resté un an à bosser et économiser, puis je suis finalement parti aux Philippines en 1983. Au bout d'un mois, j'ai décroché mon premier boulot de figurant. Je ne me souviens plus dans quel film. Il y avait entre 20 et 40 films par an qui se tournaient aux Philippines et j'ai bossé sur environ une centaine d'entre eux. Au bout d'un certain temps, j'ai eu ma première ligne de dialogue dans « American Warrior » et petit à petit, mes rôles sont devenus plus importants. J'ai décroché des rôles de complément et j'ai tenu de petits rôles dans de grosses productions.

Votre premier vrai rôle était donc dans « American Warrior » (1985). Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience ? Comment le travail se passait-il avec le réalisateur Sam Firstenberg et l'acteur principal Michael Dudikoff ? Est-ce que le fait que vous étiez connu par les metteurs en scène philippins vous a aidé pour avoir le boulot sur cette production Golan / Globus, puisque la Cannon sous-traitait souvent auprès des Philippins les films qu'ils distribuaient ?

En fait, c'était souvent Ken Metcalfe qui faisait le casting pour les grosses productions, et il s'en est occupé sur ce film. Henry Strzalkowski aidait Ken sur le plateau et il m'a encouragé à réciter un peu de dialogue. J'ai vraiment eu la trouille quand la caméra a zoomé sur moi et Michael Dudikoff. J'ai planté la première prise parce que j'avais le trac et que je n'arrivais pas à parler. Finalement j'ai pu le faire. Je me souviens que le travail était facile et que la bouffe était bonne. Je me souviens aussi que Michael Dudikoff ne connaissait rien aux arts martiaux et que Richard Norton (la doublure de Michael) assurait la plupart des scènes d'action. Quand il fallait faire des gros plans de Michael lors des scènes de combat, il fallait lui dicter sa chorégraphie coup après coup. Sam Firstenberg était énervé : Dudikoff ne sachant pas se battre, le tournage prenait du retard et dépassait le budget alloué. Ce n'est pas rare dans ce genre de films. David Carradine m'a dit qu'à l'époque où il a tourné la série télé « Kung-Fu », il ne connaissait rien aux arts martiaux. C'est pour ça que tant de ses combats étaient tournés au ralenti. Mais il a appris le kung-fu après la série et il le pratique toujours aujourd'hui.

Apparemment, vous avez travaillé comme cascadeur sur un nombre indéterminé de films comme « Prisonnières des Japonais », « Hamburger Hill » et « Delta Force 2 ». Est-ce que la réalisation de ces cascades était aussi rudimentaire que sur les productions Cinex Films ou Kinavesa ? Il semble que le métier de cascadeur ait été dangereux dans le cinéma philippin ! Avez-vous quelques anecdotes à nous raconter sur des cascades particulièrement dangereuses que vous auriez accomplies ?

En fait, pour la plupart, nous avons appris sur le tas des trucs de base comme les impacts de balle, la baston, les explosions, les chutes des toits, etc. La plupart des cascades les plus dangereuses, dans les scènes d'incendie ou d'accident de voiture, étaient faites par les associations de cascadeurs philippins ou les cascadeurs des productions étrangères. Sur une petite production, Jerry Bailey, un acteur/cascadeur qui travaillait sur place, m'a invité à rejoindre sa troupe de cascadeurs. Je me suis mis à suivre des cours dans leur salle de gym. Ca m'a permis de bosser comme cascadeur dans « Hamburger Hill ».


« Commando Massacre » (1987).

Durant mes deux dernières années là-bas, j'ai fait quelques cascades plus dangereuses. J'ai fait des tonneaux et pas mal de cascades en voiture. Dans « Demonstone », je suis passé à travers une fenêtre et atterri 6 mètres plus bas, sur un tas de sucres haut d'une douzaine de mètres, avant de dégringoler et de rouler sur le ciment. J'ai aussi fait pas mal d'explosions sur trampoline. Ca consiste à courir et à sauter sur un mini trampoline caché tandis qu'une bombe explose sous vos pieds. Sur les productions locales du type Kinavesa, on n'avait pas d'airbags. On tombait sur des tas de boîtes de cigarettes vides attachées ensemble par des cordes. L'air contenu dans les boîtes amortissait nos chutes. On n'avait presque jamais de câbles pour les impacts de balles. Il fallait nous propulser en arrière nous-mêmes. On avait rarement des trucs perfectionnés pour les impacts de balles. Il passaient juste un câble sous nos chemises et l'accrochaient à un pétard et une poche remplie de sirop rouge. L'autre extrémité du câble était connectée à un bout de bois avec des clous, relié à une batterie. Quand le gars des effets spéciaux touchait un clou, les poches explosaient et on valsait. Les bombes qui explosaient autour de nous étaient toutes activées de la même manière. On avait souvent des vitres en sucre et des tables en balsa pour les scènes de bastons de bar (mes préférées). La plupart d'entre nous se faisaient exploser ou tirer dessus tous les jours. C'était fréquent de jouer un rôle, puis de mourir cent fois en arrière-plan.


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