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Interview de Enzo G Castellari (page 3)

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Enzo G Castellari (page 3)


On a l'impression que jusque dans les années 80, les italiens compensaient le relatif manque d'argent par des idées étranges, comme le thème de l'homosexualité dans « Les Nouveaux Barbares », ou la présence du joueur de batterie lors de la rencontre des gangs dans « Les Guerriers du Bronx »

Cette scène des « Guerriers » était une idée à moi. quand j'ai fait les repérages dans le Bronx, j'ai effectivement vu un type qui jouait de la batterie dans une rue déserte !

C'était une vision extraordinaire, surréaliste, que j'ai voulu reproduire dans le film.

Comment s'est passé le tournage dans le Bronx ?

Je m'en souviens comme d'une expérience extraordinaire. Je suis arrivé dans ce quartier très dangereux et j'ai pu bénéficier d'une excellente collaboration de la part des habitants, ce qui a surpris tous les américains présents. Pendant le tournage, la police nous surveillait et ils osaient à peine sortir de leur voiture ! Comme je parle espagnol, j'ai pu établir un dialogue avec la population portoricaine du quartier. J'ai su me faire respecter en montrant que je n'avais pas peur. Les premiers contacts ont été durs, des gars venaient dans le champ de la caméra...Une bande de types était sur le trottoir et l'un d'eux, chaque fois que je criais « action ! », répétait « action » après moi, en perturbant le tournage de la scène.

Au bout d'un moment, j'en ai eu marre, et je suis allé vers lui et toute sa bande en roulant des mécaniques. Je lui ai crié : «Hé toi, tu sais pas à qui t'as affaire ! Moi, j'suis pas américain, j'suis italien ! Si tu m'emmerdes, j'te plante mon couteau dans l'œil !»

Il n'en revenait pas et du coup c'est lui qui avait peur ! (rires). Je lui ai dit «Amène-toi !». Il est venu, pas rassuré, pour ne pas se dégonfler devant ses copains ; je lui ai alors montré ma chaise de réalisateur, en lui disant de s'asseoir. Il s'est assis, et je lui ai dit : «C'est bon, maintenant tu peux crier action». Et du coup, c'est lui qui donnait le départ des scènes à ma place. Il était ravi ! J'ai su me faire adopter de cette façon, d'abord en montrant que je ne me laissais pas intimider, puis en blaguant avec eux. J'ai aussi fait travailler pas mal d'habitants du quartier. C'est pour moi un très beau souvenir.

Le casting des «Guerriers du Bronx» 1 et 2 est assez surprenant. Vous avez, paraît-il, recruté par hasard l'acteur principal, Mark Gregory. Et dans "Les Guerriers du Bronx 2", on remarque dans un petit rôle Moana Pozzi, qui fut ensuite la reine du porno en Italie.

Moana Pozzi avait une liaison cachée avec l'un de mes amis. Comme je tournais à l'étranger, il m'a demandé de lui donner du travail sur ce film, afin de pouvoir passer avec elle quelques temps sur le tournage. C'était lui qui payait tout, y compris son salaire à elle! Moana était une jeune femme de bonne famille, intelligente et cultivée, et j'ai été très surpris qu'elle donne dans le cinéma porno. Mark Gregory s'appelait Marco Di Gregorio. C'était un culturiste de 17 ans, qui venait faire ses exercices dans une salle de sport que je fréquentais également. J'avais remarqué ce jeune homme taciturne et solitaire et j'ai eu l'idée de lui faire faire un essai. Comme acteur, il était effroyable, mais son exceptionnel physique d'athlète le rendait idéal pour le rôle de Trash, le chef des hell's angels du Bronx !



J'ai eu avec lui des problèmes car, étant culturiste, il avait une manière de bouger bizarre, empotée, presque féminine. Je devais tout le temps ajouter dans la scène des éléments qui justifieraient sa démarche. Quand il devait marcher droit, c'était un cauchemar ! D'ailleurs les vrais motards qui jouaient dans le film se payaient sa tête : «Hé, tu marches comme une gonzesse ! Où tu vas comme ça, poulette ?». Et lui, qui comprenait mal l'anglais, croyait que c'était des dialogues du film, et il hochait la tête en souriant d'un air pénétré ! (rires)



C'est un garçon qui n'a jamais aimé être acteur, même s'il faisait des efforts. On m'a dit qu'il était devenu serveur de restaurant, puis qu'il était parti dans une sorte de communauté hippie...J'ignore ce qu'il fait aujourd'hui.Je n'ai pas grand-chose à dire sur "Les Guerriers du Bronx 2". C'est un film qui ne m'est pas personnel, et qui a été tourné uniquement pour profiter du succès du premier. Je ne l'avais pas revu depuis sa sortie : ce n'est qu'en revoyant le film vingt ans après, à la projection de la Cinémathèque Française, que j'ai fini par comprendre l'histoire ! Sincèrement, ce film ne me plaît pas. En plus, Mark Gregory avait plein de problèmes familiaux, du coup il avait arrêté la musculation et, même physiquement, il ne collait plus au rôle !

Vous avez mis en scène, pour la Cannon, «Sinbad», un film d'aventures fantastique avec Lou Ferrigno. Pouvez-vous nous en parler ?

C'est un vrai désastre. En fait, je ne l'ai pas terminé ! Il restait à réaliser les scènes d'effets spéciaux quand le tournage a été interrompu par la faillite de la Cannon. Quelque temps plus tard, j'ai vu en Amérique, dans un vidéo-club, la cassette de «Sinbad of the seven seas», un film «produit et réalisé» par Enzo G. Castellari ! ! ! ! J'ai acheté la cassette....et je ne suis jamais parvenu à voir le film en entier ! Sans m'avertir, ils avaient embauché Luigi Cozzi pour terminer et monter le film. Il avait tourné des scènes avec une mère, jouée par une Daria Nicolodi méconnaissable, qui raconte l'histoire de Sinbad à sa petite fille, jouée par la fille de Cozzi, et le film devenait le récit de cette maman. Cela leur a permis d'économiser les effets spéciaux, parce qu'il n'y avait plus d'argent. La maman raconte à sa fille « Et alors, le bateau s'élève au-dessus des eaux et vole dans le ciel... » et ça permet de se passer de l' effet spécial du bateau qui vole. C'est minable ! En plus, on m'a dit que Luigi Cozzi avait tourné ces scènes dans son appartement... Le résultat était affreux : j'y reconnaissais quelques scènes que j'avais tournées, mais montées en dépit du bon sens. C'est vraiment dommage car le film avait tout pour faire un joli conte. J'avais été content de travailler avec Lou Ferrigno, un homme adorable, avec une personnalité très touchante. Il est né sourd-muet, il a appris à parler progressivement et il entend encore avec des sonotones : c'est pour surmonter ses complexes qu'il a fait du culturisme.

En quelle langue tourniez-vous vos films, quand vous travailliez en Italie ?

Dès mon premier film, j'ai demandé aux comédiens, y compris aux italiens, de dire leur texte en anglais, car j'ai toujours visé l'exportation.

Si l'on veut toucher le marché anglo-saxon, le doublage doit être réussi.

Les américains n'aiment pas quand le dialogue ne correspond pas au mouvement des lèvres des acteurs, ça les fait rire !


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