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Interview de Don Gordon Bell (page 6)

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Don Gordon Bell (page 6)


Nous savons qu'aux Philippines les conditions de tournage étaient souvent rudimentaires, voire périlleuses. Ayant vous-mêmes assuré quelques cascades sur de petites productions, auriez-vous des anecdotes à nous narrer ?

Les cascades étaient très dangereuses, car nous n'avions aucun entraînement et que notre formation se faisait sur le tas. J'ai effectué ma première cascade sur un épisode de la série "Ito Ang Lahing Filipino" alias "The Saga of the Philippines" (1977), une série télé retraçant l'Histoire des Philippines. C'était un épisode réalisé par Cirio H. Santiago. Je me souviens qu'on m'a demandé si j'étais capable de sauter du deuxième étage, en faisant une petite pirouette pour atterrir tête la première dans une triple épaisseur de cartons de cigarettes recouverts de mousse. J'avais assisté aux préparatifs la veille, et observé les techniciens disposer soigneusement les cartons. A l'époque il n'y avait pas d'Air Bags, mais ce genre de dispositif artisanal amortissait plutôt bien les chutes. Le truc c'était juste d'avoir le cran de se lancer et de ne pas foirer son coup.

Un des cascadeurs m'a donc expliqué ce que j'avais à faire : comment je devrais tressauter sous les tirs des héros de l'histoire, lâcher mon fusil et basculer en avant pour atterrir tête la première au beau milieu des cartons. On m'a dit que la scène devait être tournée en un seul plan, et bien sûr ils ont choisi de filmer ça en dernier, ce qui fait qu'il était 3h du matin quand je suis enfin entré en piste. Pour tuer le temps, je m'étais entraîné toute la soirée à tressauter sous des impacts de balles imaginaires. Je me suis mis en position. Le tournage se déroulait dans l'ancienne forteresse d'Intramuros à Manille, et comme il faisait nuit et que les projecteurs étaient braqués sur moi, du haut des remparts j'avais du mal à distinguer la pile de cartons en contrebas. On a joué la scène et j'ai fait tout ce qu'il fallait, basculant tête-bêche dans l'obscurité en poussant un grognement sourd pour chasser ma peur. Pan, crac et c'était fini. Je me souviens avoir entendu la voix du réal' Cirio, « Ça va p'tit ? », j'ai répondu « Ça va, est-ce que la prise était bonne ? ». Ensuite il a fallu un quart d'heure aux cascadeurs pour m'extirper des cartons, et le temps que j'aille rendre mon fusil et mon costume j'ai réalisé que le bus qui transportait les figurants était parti sans moi. Bienvenue dans le show business.


Une photo prise durant le tournage de "Ito Ang Lahing Filipino" (1977), une série télé retraçant l'Histoire des Philippines. Don, agenouillé au premier plan, est vêtu d'un costume de soldat américain pour le besoins d'un épisode sur la guerre américano-philippine (1898-1906).

Moi et d'autres on a donc appris comme ça, sur le tas, en mourant de toutes sortes de façons devant la caméra dans une tripotée de films. Dans un autre épisode de "The Saga of the Philippines", j'ai aussi fait une cascade à cheval bien malgré moi. Au départ, le réalisateur Jose Mari Avellana m'avait demandé si je savais monter à cheval. L'épisode portait en effet sur la guerre américano-philippine, et ils avaient besoin de vingt types à cheval pour jouer la Cavalerie Yankee. J'étais déjà monté à cheval plusieurs fois, dans ces ranchs de Californie où l'on peut louer un canasson pour 5 dollars de l'heure. Ces chevaux-là savaient généralement comment se débarrasser d'un cavalier inexpérimenté, en passant sous une branche d'arbre ou en sautant une clôture, et beaucoup de mes amis rentraient au ranch à pieds. Pour ma part, j'ai toujours réussi à rester en selle, mais ça ne faisait pas de moi un cow-boy pour autant, loin de là. Il faut parfois savoir embellir un peu la vérité pour obtenir un "rôle". Est-ce que je savais monter à cheval ? « Bien sûr que oui ! » j'ai répondu.

Nous montions d'anciens chevaux de polo, à la retraite mais plutôt fougueux, et tout se déroulait bien jusqu'à la séquence de la "charge contre les lignes philippines". Les coups de feu effrayaient les chevaux, alors pour ne pas qu'ils se dispersent trop, ils ont eu l'idée de nous aligner bien serrés, tous les vingt, et de nous faire donner l'assaut en rang d'oignons. Quand les premiers coups de feu ont claqué, ça a été l'apocalypse ! Mon cheval était légèrement en tête, et je tenais les rênes avec mes dents, comme un dur à cuire. Je tenais mon pistolet de la main gauche, et de la droite j'agitais mon faux sabre pour mener mes troupes. Quand les mousquets philippins ont ouvert le feu, mon cheval venait juste de sauter par-dessus une barrière, et a atterri devant une petite fosse. Il s'est arrêté net, penché en avant, m'envoyant valser jambes par dessus tête. J'ai rentré la tête dans les épaules et tenté un roulé-boulé. J'ai atterri lourdement sur le dos, mais je suis parvenu tant bien que mal à me relever dans la foulée, pour poursuivre la charge à pieds. Ce sont mes années de judo qui m'ont sauvé. Mon sabre était tordu mais les caméras tournaient toujours, alors je me suis extirpé du fossé, j'ai brandi mon arme et j'ai couru vers les troupes philippines. J'ai été accueilli par une volée de coups de feu tirée par une douzaine d'antiques mousquets chargés de poudre noire. Tirant trois coups avec mon revolver, puis tressautant violemment comme si j'avais été touché à de multiples reprises, je me suis effondré, mortellement atteint, mon personnage périssant d'une mort glorieuse juste devant les caméras, tandis que le reste de la cavalerie me dépassait en arrière-plan. Une fois la prise dans la boîte, Jose Mari est venu me voir et m'a demandé, avec un petit sourire en coin : « Tout s'est déroulé comme tu l'avais prévu ? ». C'est Jose Mari qui m'a permis de sortir du lot des figurants, en me recommandant plus tard pour le rôle de William Grayson, le soldat américain auteur du premier coup de feu sur le pont de San Juan, qui a officiellement déclenché les hostilités entre les Etats-Unis et les insurgés philippins.

J'étais toujours partant pour essayer de nouvelles cascades, quelles qu'elles soient. Je m'entraînais à la fois sur les plateaux et en dehors, sollicitant l'aide de cascadeurs qui étaient généralement ravis de nous faire profiter de leur expérience, moi, d'autres figurants étrangers et autres acteurs de complément. Mes compétences en arts martiaux étaient un vrai atout, mais se battre au cinéma ce n'est pas comme se battre dans la vraie vie, les mouvement sont différents, il y a une chorégraphie à suivre, bref j'ai dû apprendre à m'adapter. Par exemple il fallait se battre au ralenti, en décomposant bien chaque mouvement, pour que la caméra puisse capter l'action sans que les images soient floues. Le tout était ensuite passé en accéléré. L'astuce, c'est qu'on filmait ces scènes à une cadence de 18 images par seconde, puis on les projetait à la vitesse standard de 24i/s, ce qui fait qu'au final l'action avait l'air d'être à vitesse normale.


Michael James et Don sur le tournage de "Warriors of the Apocalypse" alias "Searchers of the Voodoo Mountain" (1985), de Bobby A. Suarez. Don précise qu'il a pensé à retirer sa montre au moment de tourner !

Parmi mes souvenirs de cascade les plus drôles, je me souviens de "Vengeance" alias "Naked Vengeance", de Cirio Santiago. Mon personnage, Arnie, faisait partie des cinq crapules qui avaient violé l'héroïne. Arnie travaillait dans une usine de fabrication de glace, où l'héroïne venait accomplir sa vengeance en l'éventrant avec des crochets, puis en l'envoyant finir dans une machine à piler la glace. Je devais glisser le long d'une espèce de toboggan, suivi de près par deux énormes blocs de glace. Les techniciens avaient beau graisser le toboggan avec de l'huile, je ne glissais pas assez vite. J'ai alors eu une idée. J'ai vu un gamin avec une planche à roulettes, et je la lui ai empruntée. Je l'ai fixée à mon ventre avec du scotch, j'ai demandé à la costumière d'arranger un peu ma tenue pour dissimuler tout ça et je suis allé parader devant le réalisateur Cirio Santiago, tout fier de ma trouvaille. Il a souri, « C'est toi qui a eu cette idée ? Okay, voyons si ça marche. »

Cirio Santiago a donné des instructions spéciales au responsable des cascades, sans m'en informer. Sur la première prise, les techniciens m'ont propulsé en y allant de bon coeur. Ca fonctionnait tellement bien que cette fois je suis allé trop vite : les deux caméras n'ont pas réussi à suivre le mouvement. On a donc refait une prise, avec cette fois une troisième caméra placée au bout du toboggan, dans le bac qui faisait office de machine à piler la glace, pour avoir un plan de mon visage terrifié glissant vers une mort certaine. J'ai demandé aux deux techniciens d'y aller plus mollo, mais au lieu de ça ils m'ont poussé encore plus fort. Je suis parti comme une fusée, fonçant tête la première vers la troisième caméra. Le caméraman et son assistant ont tout juste eu le temps d'éviter la collision : je suis venu me fracasser dans le bac, suivi de près par les deux blocs de glace qui me sont tombés sur le coin de la figure l'un après l'autre, m'écrasant sous leur poids. J'étais là, incapable de bouger ne serait-ce que le petit doigt, et j'ai alors entendu Cirio demander, avec un effort visible pour ne pas rire, « Ça va gamin ? ». J'ai beuglé : « Non ça va pas ! Je peux plus bouger... Est-ce que le plan est dans la boîte au moins ? ». A ce moment-là il n'a même plus cherché à retenir son fou rire, et quand les caméramen lui ont confirmé que la prise était OK, il a donné son feu vert pour plier bagages. Le temps qu'on m'extirpe de sous la glace et que je me remette de mes émotions, presque tout le monde avait disparu. La prise était dans la boîte, les bus étaient partis, et j'ai dû demander à des techniciens de me ramener.

Quand, et pourquoi avez-vous finalement quitté les Philippines ? Qu'avez-vous fait par la suite ? Nick Nicholson nous a dit que vous étiez devenu aumônier dans l'armée lors de la première Guerre du Golfe, est-ce que c'est vrai ?

En 1985 ou 1986, Ken Metcalfe m'a présenté au réalisateur Oliver Stone et au conseiller militaire Dale Dye, qui préparaient le tournage de "Platoon". Je devais occuper un poste d'assistant de production sur le film, et sans doute tenir un petit rôle à l'écran, mais j'ai alors appris que ma mère [adoptive] était gravement malade. Je venais juste de reprendre contact avec ma famille, après les avoir laissés sept ans sans aucune nouvelle. J'ai appelé mon père [adoptif] et pris la lourde décision de rentrer aux Etats-Unis. J'ai prévenu Ken, et je lui ai recommandé de recruter Henry [Strzalkowski] et Nick [Nicholson] à ma place, car ils avaient selon moi l'expérience nécessaire pour faire du bon boulot. Je ne regrette pas ma décision, car mon existence allait prendre une nouvelle direction.

Durant la première Guerre du Golfe, je me suis engagé comme réserviste au sein de l'US Army (j'étais trop vieux pour les Marines). J'avais envie d'action et de servir mon pays, non pas comme aumônier mais comme soldat. Sauf que j'ai été affecté dans une unité de la Police Militaire, et que la veille de notre départ, alors que nous étions prêts à être déployés sur le théâtre des opérations, on nous a appris que les ordres avaient changé. Du coup j'ai passé un an comme réserviste au sein de l'armée et je ne suis pas allé au Koweït. Peut-être est-ce mieux ainsi, la guerre avait jusqu'alors toujours fait partie de ma vie, de ma naissance en Corée à ma prime jeunesse au Viêt-nam, puis aux Philippines où, ironie du sort, je me suis retrouvé avec d'autres vétérans comme Romano et Nick à faire des films SUR la guerre. Je suis pourtant un homme de paix !

Environ deux ans après mon retour, je suis devenu très impliqué dans les activités de ma paroisse. J'ai suivi une formation pour aider mon prochain, à travers l'écoute, l'accompagnement et la prière. Au fil des années, j'ai vu quelques films dans lesquels jouaient mes potes des Philippines, et je racontais alors autour de moi que je faisais autrefois partie, moi aussi, de cette "guérilla des artistes". Comme je joue de l'harmonica, je me suis retrouvé dans différents groupes de musique chrétienne, et en 1995 je me suis rendu à plusieurs reprises en République de Corée, mon pays natal, où des paroisses locales m'ont invité à rester. C'est donc là que je réside depuis, à la recherche de ma mère biologique (coréenne), avec le soutien compréhensif et l'assentiment plein de sollicitude de mes parents adoptifs.

Je me suis impliqué dans des ONG, qui aident ou ont aidé des milliers d'adoptés coréens à venir découvrir leur pays natal, et renouer un peu avec leurs racines. Je me suis mis à enseigner l'anglais. Je me suis marié avec une Coréenne, qui est policière. Bref, je me suis installé ici, dans mon pays d'origine. Je suis apparu à quelques reprises dans des émissions de télé locales, mais rien à voir avec ce que je faisais aux Philippines. Les Philippines, ça c'était vraiment la belle époque pour moi, et même quand c'était nul il restait toujours la satisfaction de "faire du cinéma". Ca restera la meilleure période de ma vie, la plus riche en aventures. Et je vous remercie beaucoup de m'avoir donné l'opportunité de vous la raconter.


Don en Corée, en 2007.

Vous aviez je crois un message personnel à adresser...

Oui, j'ai déjà évoqué avec vous comment j'ai engendré malgré moi un fils puis une fille [Note de Nanarland : lors de nos échanges, Don a en effet expliqué en détail comment il avait reproduit les mêmes « crimes » que son père biologique, le conduisant à subir une vasectomie à l'âge de 28 ans]. Vers la fin du tournage d'"Apocalypse Now", ma petite amie vietnamienne est tombée enceinte. Elle s'appelait Quan Thi Nguyen et descendait, paraît-il, de la famille royale d'Annam. J'avais 26 ans à l'époque, et j'étais un apprenti comédien aux perspectives incertaines. Quand elle a reçu son visa pour la France, elle a quitté les Philippines. Elle s'est remariée avec un homme d'affaires français, qui connaissait bien la langue et la culture vietnamiennes, et qui a adopté notre fils. Avec le temps nous avons perdu contact, mais dans une de ses lettres, Quan m'a assuré que notre garçon grandirait en connaissant mon nom. Alors si par chance, par un de ces miraculeux hasards de la vie, peut-être, mon fils venait à tomber sur votre site et sur cette interview... J'ai déjà eu le bonheur de rencontrer ma fille Mary, qui a elle-même deux enfants et vit aujourd'hui en Floride. J'aimerais à présent pouvoir retrouver mon fils. C'est un peu la raison pour laquelle je fais cette interview : pas par amour-propre ou vanité, mais avec l'espoir que mon fils, s'il habite en France et parle français, puisse tomber un jour, via un moteur de recherche, sur Nanarland, et cherche à établir un contact. J'aimerais vraiment pouvoir le rencontrer dans cette vie. Ce serait pour moi une façon de trouver la paix, et ne plus être hanté par mes erreurs passées. Encore merci.

Mise à jour du 12 septembre 2016 : Depuis que je vous ai accordée cette interview, en 2009, ma vie a suivi son cours. Je suis resté à Séoul jusqu'à mon divorce en 2010. Ensuite, je suis retourné à Manille, aux Philippines, où je vis depuis septembre 2011. Grâce à mes contacts, j'ai retrouvé du boulot sur les plateaux. J'ai bossé sur quinze films indépendants, comme acteur et surtout comme photographe de plateau. Je suis resté connu dans le milieu pour mon travail entre 1975 et 1985, on ne m'a pas oublié. Je couvre tous les festivals de cinéma, et travaille à la fois sur des productions locales et internationales. Je me suis fait un petit nom en m'efforçant toujours de raconter une histoire avec mes photos.


Don aux côtés de Mark Dacascos sur le tournage de "Showdown in Manila" (2016). Un film avec un casting très « Nanarland-compatible » puisqu'on y trouve, outre Mark Dacascos en tant qu'acteur et réalisateur, des figures comme Cynthia Rothrock, Olivier Gruner, Don « the Dragon » Wilson, Matthias Hues, Tia Carrere ou encore Casper Van Dien !

Je me considère comme étant en pré-retraite, mais je suis toujours très occupé ! J'enseigne la photo à des étudiants, et je m'efforce d'améliorer encore et toujours ma technique. Un jour peut-être, si Dieu me le permet, je ferai mon propre film, entièrement écrit et réalisé par mes soins, après tout pourquoi pas ? Si ça vous intéresse, vous pouvez me retrouver sur Facebook sous le nom « Don Gordon Bell », j'ai dans mon profil pas mal de photos de tournages d'hier et d'aujourd'hui, prises ici aux Philippines. J'adore ce que nous faisons, et continuerai à faire ce boulot aussi longtemps que possible. La grande vie ! [Note de Nanarland : en français dans le texte]



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