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Interview de Don Gordon Bell (page 3)

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Don Gordon Bell (page 3)


Romano Kristoff, qui joue le grand méchant dans "Le Poing vengeur de Bruce", est l'un des rares acteurs occidentaux de cette époque que nous n'ayons pas réussi à contacter. Nous savons qu'il était Espagnol, que c'était un ancien légionnaire, et qu'il était apprécié de tous, notamment de Richard Harrison qui nous a dit avoir « essayé de convaincre Romano de quitter Manille, parce qu'il avait le potentiel pour faire carrière ailleurs, mais la vie aux Philippines semblait lui convenir. » Vous qui étiez semble t-il son ami le plus proche, pourriez-vous nous en dire un peu plus ?

Plus qu'un ami proche, Romano était un vrai frère pour moi. Tous les deux, on a partagé un appartement à Makati pendant trois ans. On prenait des courts d'arts martiaux avec Sensei Bob Campbell. Et on faisait la bringue avec tout le gratin de Manille. L'associé en affaires de Bob n'était autre que BongBong, le fils unique du Président Marcos, et moi je connaissais ses soeurs, Irene, et surtout Imee, qui était une grande actrice de théâtre. Les femmes adoraient Romano. Il m'arrivait parfois de me rendre à une fête et d'arriver avant Romano, et que de belles jeunes femmes me confondent avec lui. Lui et moi, on avait bien tous les deux des cicatrices au front, mais ça s'arrêtait là : Romano était du genre Alain Delon, tandis que moi j'étais juste un type lambda qui devait soigner son apparence et rouler des mécaniques pour donner le change. Peut-être les femmes faisaient-elles semblant de nous confondre ? Quoiqu'il en soit, certaines se mettaient à m'embrasser, d'autres me giflaient en me reprochant de ne pas leur avoir donné de nouvelles. Ensuite Romano débarquait en me disant « bon sang mais qu'est-ce qui se passe, personne ne me dit bonjour ? », et moi je lui expliquais que c'était parce que tout le monde m'avait déjà salué "moi" !


Romano Kristoff, Carla Reynolds & Don Gordon Bell.

Romano était un chic type. Du moment que vous le respectiez, il était votre ami. En apparence, c'était un mec affable et sympa, mais il pouvait changer du tout au tout si l'un de ses amis avait des ennuis. Moi aussi j'étais du genre plutôt jovial, mais quand les ennuis arrivaient je me mettais soudain à "grogner comme un bulldog", comme disait Romano. Plus d'une fois il a dû me calmer, parce que j'étais une vraie tête brûlée à l'époque. J'étais quelqu'un de sanguin et d'arrogant, il m'arrivait de me brancher avec des types, de les insulter et de vouloir me battre avec eux. C'est pas pour rien qu'on me surnommait "Crazy Don". Heureusement, Romano pouvait désamorcer des situations explosives par sa seule présence. L'intensité de son regard faisait que même les mecs bourrés y réfléchissaient à deux fois. Quand Romano avait son regard de tueur, les mecs en face détournaient le plus souvent les yeux et se barraient. Il était cool, mais je n'ai aucun doute quant au fait qu'il ait vécu une existence dangereuse au sein de La Légion Etrangère. Il est quand même arrivé quelques fois que la situation dégénère au point qu'on en vienne aux mains, mais dans ces cas-là il suffisait qu'on dégomme les meneurs et les autres déguerpissaient. Dans une vraie bagarre de rue, vous étiez heureux d'avoir Romano pour assurer vos arrières ou combattre à vos côtés.

On parlait parfois de mes expériences au Viêt-nam, et des siennes en Afrique avec la Légion. Il savait que j'étais passionné d'histoire militaire, et m'avait expliqué que "Legio Patria Nostra" signifiait "La Légion est Notre Patrie". On partageait des récits sur les valeurs communes aux US Marine Corps et à La Légion Etrangère, dont "l'Esprit de Corps" représente la quintessence de la fraternité d'armes. Il me raconta notamment ce haut fait de la Légion que fut la bataille de Camerone, en 1863 au Mexique, où 62 légionnaires refusèrent de se rendre et résistèrent plus d'une journée à l'assaut de 2 000 soldats mexicains. Discuter ensemble de toutes ces grandes batailles menées par nos corps d'élite respectifs a contribué à nouer des liens forts entre nous.

A l'époque où je l'ai connu, Romano était prêt à tenter sa chance en Europe, mais il savait qu'il avait besoin de plus d'expérience. Seulement il avait beau essayer, la plupart des producteurs ici aux Philippines ne voulaient pas lui donner sa chance. C'est finalement à Mr Lim de Kinavesa que Romano doit d'avoir eu cette chance. Quand j'ai quitté le pays vers la fin de 1985, j'étais convaincu que sa carrière finirait par décoller, parce qu'il faisait partie de ceux qui avaient le potentiel pour percer. Il avait d'excellentes capacités : avec son physique de séducteur il pouvait jouer dans des films romantiques, et avec son expérience du combat, dans des films d'action. Au début il parlait anglais avec un fort accent, alors je lui ai fait travailler sa prononciation. Quand il proférait des insultes, il avait un accent vraiment bizarre, mais avec un ancien Marine comme moi en guise de prof, il s'est bientôt mis à jurer comme un vrai Américain. On regardait plein de films ensemble, et on discutait de la performance des acteurs, des actrices, des compétences du réalisateur, d'absolument tout. Comme tout ce qu'il entreprenait dans la vie, Romano prenait ça très au sérieux et faisait les choses à fond.

Avez-vous une idée de ce que Romano Kristoff est devenu, et où il pourrait être aujourd'hui ? Selon certaines rumeurs, il dirigerait un restaurant à Manille, Nick Nicholson avait entendu dire qu'il était au Brésil, et d'autres encore qu'il s'était fait tuer par les membres d'un gang...

Je suis au moins sûr d'une chose, c'est qu'il n'est pas à Manille. Robert Campbell, le dernier de nos amis mutuels, m'a dit que Romano était parti en Uruguay à la recherche du trésor caché de l'ex-Président Marcos ! [Note de Nanarland : Ferdinand Marcos a régné en dictateur sur les Philippines de 1965 à la révolution de 1986. Sous son régime autocratique, caractérisé par le népotisme et la corruption, il aurait détourné des milliards de dollars de fonds publics] Mon ami a toujours été entouré d'un halo de mystère, mais où qu'il soit je pense qu'il est parfaitement capable de se débrouiller. J'aurais adoré partir avec lui... Personne n'a plus entendu parler de Romano depuis, et j'espère de tout coeur qu'il a réussi son entreprise, et qu'aujourd'hui il se la coule douce quelque part, entouré de quelques jolies poulettes, plein aux as, et peut-être même en train d'écrire un livre ou un scénario sur sa vie.

Mise à jour du 12 septembre 2016 : Depuis que je vous ai accordée cette interview, en 2009, j'ai réussi à retrouver Romano Kristoff, en contactant des membres de sa famille via Facebook, et en l'espace d'un mois j'ai pu le revoir à Hong Kong. On s'est racontés nos vies. Romano est rentré pour un temps en Espagne, voir sa famille, mais avec le contexte économique morose qu'il y a là-bas il est vite retourné en Asie, avec notamment un projet de film en Chine. En fait il n'a jamais cessé d'être impliqué dans toutes sortes de projets dans différents coins de l'Asie, dans le domaine du tourisme en particulier. Sa personnalité très attachante et son charisme naturel lui ont bien servi. Il est toujours en excellente forme et profite de la vie, menant l'existence d'un gentleman débonnaire.


« Romano et moi aux côtés de Robert Campbell, notre Maître de karaté okinawaïen de style « Uechi-Ryu » à Hong Kong, en 2014. Ce soir-là, on s'était mis sur notre 31 pour aller au prestigieux Hong Kong Club. »

Vous avez souvent travaillé pour Kinavesa International (alias Silver Star), dont le patron était un businessman chinois nommé K. Y. Lim. Nous savons très peu de choses sur ce producteur, qui s'est plus tard associé à la firme américaine Cine Excel dans les années 90. Pourriez-vous nous en dire un peu plus à son sujet ?

Monsieur K. Y. Lim était l'archétype de l'homme d'affaires chinois, un businessman accompli qui donnait toujours l'impression de ne pas gagner beaucoup d'argent, mais qui en réalité s'en sortait bien mieux que ce qu'on pouvait croire. C'était un homme à différentes facettes - mystérieux pour les uns, exaspérant pour d'autres - avec qui j'ai beaucoup travaillé. Je pense qu'une fois que vous lui aviez prouvé votre loyauté, il vous traitait de façon juste, et de mon point de vue, Mr Lim m'a offert une chance que personne d'autre ne m'offrait : élargir mon horizon, jouer des rôles plus substantiels, me faire la main sur la rédaction de quelques synopsis, puis me lancer dans l'écriture de scénarios, avec Bugsy Dabao d'abord, puis avec Richard Harrison ensuite.


Don (debout au centre) avec Richard Harrison (à gauche) et Jim Gaines (à droite), sur le tournage de "Ultime Mission", une production Kinavesa de K. Y. Lim.

Comme je vous l'ai déjà raconté, j'ai d'abord commencé avec "Apocalypse Now". Puis mon ami Bill James Haverly et moi on a ouvert une agence de casting, afin de recruter des figurants pour le cinéma (productions locales et internationales), la télé, et la publicité (à la fois pour la télé et la presse écrite). Entre 1978 et 1981, on a fourni à l'industrie quantités de figurants et de mannequins occidentaux. En parallèle, je continuais à travailler sur des films, plus que mon ami Bill James, qui lui était de plus en plus occupé à diriger l'agence. Il avait une épouse d'ethnie Waray, et finalement ils ont tous les deux pris les affaires en main, recentrant essentiellement l'activité de l'agence sur des castings pour le milieu de la pub.

En 1980, je commençais à être un habitué des films de Cirio H. Santiago, de Bobby Suarez et de Mr. Lim, et travailler avec ce dernier présentait certains avantages. Avec Mr. Lim, c'était en quelque sorte comme à l'époque des grands studios aux Etats-Unis : on ne travaillait pas juste sur un film, on était embauché par le studio et on était à sa disposition pour travailler sur ses productions chaque fois que nécessaire. Cette pratique avait également cours à Hong Kong, où de nombreux acteurs et réalisateurs ne travaillaient qu'au sein d'un seul studio.


« Je jouais un adjoint du sheriff dans "Mission finale" (1984), de Cirio H. Santiago. J'ai voulu chiquer du tabac pour apporter un peu de consistence à mon personnage, mais je ne savais pas qu'on pouvait être autant défoncé rien qu'avec du tabac ! Après cinq ou six prises j'avais la tête qui tournait... »

D'une façon générale, Mr. Lim ne payait pas beaucoup, mais nous, ses acteurs maison, il nous payait bien, et surtout il nous payait aussi entre deux tournages. Le truc, c'est qu'il me demandait de dire que je gagnais moins que ce qu'il me payait en réalité ! Entre deux films pour lui, Mr. Lim me présentait aussi à d'autres producteurs comme Monteverde, Pascual, ou Sining Silangan. En fait, la plupart des petits rôles que je tenais dans des films philippins, c'est Mr. Lim qui me les dégottait grâce à son réseau. J'ai aussi joué dans des films d'action avec la vedette Rey Malonzo, que j'ai lui aussi rencontré par l'intermédiaire de Mr. Lim.

Quand j'ai rencontré Richard Harrison, c'est Mr Lim qui m'a dit de travailler avec lui. Richard m'a suggéré de très bonnes idées, et sur "Ultime Mission" c'est lui qui a élaboré l'histoire du film, tandis que moi je complétais avec les tactiques et le jargon militaire, les détails techniques, les dialogues etc. Après quoi Mr Lim m'a confié plus de responsabilités. Je sais que Richard Harrison éprouvait pas mal de frustration avec Mr. Lim, mais Richard c'était une toute autre histoire. Moi je n'étais qu'un débutant, je n'avais guère d'autre choix que d'accepter ce qu'on me proposait.


Don et Tetchie Agbayani, sur le plateau de "Ultime Mission".

Mr Lim m'a permis d'accumuler beaucoup d'expérience, et j'avais même un salaire mensuel fixe pour le boulot de pré-production que je faisais sur ses films, comme les membres du staff qui assistaient le réalisateur ou le producteur. Parmi tous ceux qui ont bossé pour lui, moi j'ai pu travailler plus régulièrement entre deux de ses projets du fait que je m'impliquais dans le développement, l'écriture et le découpage des scénarios, et autres tâches inhérentes à la pré-production comme le repérage, la planification du tournage et du budget, ou encore superviser la construction des décors. En général, je m'occupais de ce boulot de pré-production avec Bugsy Dabao, qui était producteur exécutif et premier assistant réalisateur, mais j'ai aussi bossé aux côtés des réalisateurs qui travaillaient régulièrement avec Mr. Lim. Ainsi, entre deux grosses productions, je ne mourrais jamais de faim et j'ai pu acquérir diverses compétences, mais soyons honnête, je ne suis pas devenu riche non plus.

J'ai même eu l'opportunité de re-monter des films soviétiques que Mr Lim voulait raccourcir ! Bill James Haverly et moi nous sommes ainsi penchés sur "Retraite vers le fleuve Don", une oeuvre monumentale mise en scène par Sergei Bondarchuk (réalisateur de "Guerre et Paix") retraçant la retraite de l'armée russe face aux Allemands lors de la Deuxième Guerre mondiale, préalable à la Bataille de Stalingrad qui fut un tournant de cette guerre. On est partis d'une version de 10 heures, et on en a fait "Attaque depuis le fleuve Don", en ne conservant que la contre-offensive soviétique qui a repoussé les troupes allemandes. Avec qui d'autre que Mr Lim de Kinavesa aurais-je eu l'opportunité de faire un truc pareil ?

Sur les productions Kinavesa de K. Y. Lim, Richard Harrison nous avait déclaré : « Les scénarios étaient si superficiels qu'à plusieurs reprises, je me suis assis avec Don Gordon pour les réécrire. Moi je proposais des idées et lui il les mettait en page. Il voulait devenir scénariste, alors je lui laissais volontiers tout le crédit ». Quels souvenirs avez-vous gardé de Richard et de ces sessions de ré-écriture ?

Richard Harrison, pour moi c'était du sérieux, lui il était à un autre niveau, du fait qu'il était allé en Europe et qu'il y avait rencontré un certain succès. Lors de notre première collaboration, sur "Ultime Mission" ("Intrusion Cambodia", 1983), Richard et moi avons élaboré une trame narrative assez basique, ensuite on l'a structurée en séquences, puis je me suis installé derrière ma machine à écrire et on a rédigé les dialogues littéralement deux jours avant le début du tournage. Sur le plateau, je tapotais comme un fou sur la machine à écrire que j'avais achetée, et les pages étaient envoyées en urgence au bureau installé dans notre hôtel, où des secrétaires tapaient des copies supplémentaires pour le réalisateur, les membres de l'équipe, etc.

En fait, on travaillait de façon assez collégiale dans la mesure où les autres acteurs me faisaient plein de suggestions pour leurs dialogues, afin de coller à l'idée qu'ils se faisaient de leurs personnages. Je me souviens d'au moins quatre films avec Richard Harrison où lui et moi avons travaillé à partir d'une ébauche de script pour en tirer un scénario exploitable. C'était une véritable opération commando, menée sur le plateau en pleine jungle, à terminer en griffonnant sur des petits carnets quand le papier pour la machine venait à manquer ! [Note de Nanarland : les quatre films en question sont vraisemblablement "Ultime Mission" ("Intrusion Cambodia"), "Opération Cambodge" ("Rescue Team"), "Les Massacreurs" ("Hunter's Crossing") et "Eliminator" ("Blood Debts"), tous tournés entre 1983 et 1985, avec Richard Harrison et Don Gordon Bell dans chaque film. Richard Harrison a par ailleurs tourné un cinquième film aux Philippines pour Kinavesa, "Fireback" alias "L'Exécuteur 2", mais sans Don Gordon Bell].

En fait, Bruce Baron nous a déclaré qu'en plus de jouer, Romano Kristoff et vous écriviez des scripts et essayez même carrément de produire des films, est-ce que c'est vrai ?

Avec Romano, on n'a jamais vraiment cherché à "produire un film" à proprement parler, on essayait plutôt de monter des projets, un peu à la manière des producteurs exécutifs qui réunissent une équipe pour faire un film. On essayait le plus souvent de trouver des idées de scénarios qui seraient susceptibles d'intéresser pas seulement Kinavesa mais aussi Regal Films, ou d'autres studios philippins. Il y avait notamment une production dans laquelle on s'était beaucoup investis qui s'appelait "War Dogs", en référence aux milliers de chiens utilisés par l'armée américaine pendant la Guerre du Viêt-nam. J'avais écrit le scénario avec Bill James Haverly, et je jouais le méchant de l'histoire, un cambodgien complètement psychopathe. Notre ami Ken Watanabe avait fait venir du Japon un réalisateur, un directeur photo et un ingénieur son, on avait construit deux décors, embauché des techniciens philippins, on en était à la quatrième semaine de tournage, et puis le "producteur" philippin A FAIT FAILLITE ! Sacre bleu ! [Note de Nanarland : en français dans le texte] En fait il s'était lancé dans une arnaque immobilière en espérant pouvoir produire un film avec l'argent récolté. Je ne sais même pas ce que sont devenus les rushes qu'on a tournés. On peut dire que ça nous a servi de leçon, mais là encore ça reste une expérience enrichissante.


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