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Interview de Crag Jensen et Marc Jackson

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Crag Jensen et Marc Jackson


Leurs noms n'évoqueront absolument rien au commun des mortels, mais pour les fans impénitents de ce roudoudou nanar qu'est « Voyage of the Rock Aliens », Craig Quiter alias Crag Jensen & Marc Jackson demeureront les interprètes difficilement oubliables de NOPQR et AEIOU, aliens crétins et réjouissants voguant à travers l'espace en combinaison fushia à la recherche de la planète qui a inventé le rock'n roll. Leur quête absurde les mènera... à Pia Zadora. Tous deux partagent avec nous leurs souvenirs de tournage, et leurs expériences musicales outrageusement 80's via le groupe Rhema, qui n'aura pas survécu à l'échec du film. Un troisième membre du défunt groupe, Greg Bond, n'a finalement pas souhaité revenir sur cet épisode de son existence dont sa mémoire, explique t-il, "n'a pas jugé utile de conserver tous les détails".

Interview menée par John Nada, traduction par Nikita


Bonjour à vous deux et merci d'avoir eu la gentillesse de répondre à nos questions. Pour commencer, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs et nous parler de votre ancien groupe, Rhema ? Quels ont été vos parcours respectifs ?


Crag Jensen

Crag Jensen (anciennement Craig Quiter) : Rhema a tout d'abord été un groupe de soft-rock chrétien latino, actif à Phoenix (Arizona) dans les années 1970. Peu après que j'aie rejoint le groupe (fin 1979), le groupe est devenu plus laïque, abandonnant son côté latino et se tournant vers un rock plus dur. Nous avons abandonné tout notre côté évangélique au début des années 1980. A la même époque, nous faisions des enregistrements en studio du côté de Phoenix. Par ce biais, nous avons commencé à travailler pour Curb MCA Records grâce à notre producteur Dennis Alexander, qui était également propriétaire de label aujourd'hui disparu Pantheon Studios. C'est d'ailleurs grâce à notre affiliation avec Dennis et Pantheon que nos chansons et nous-mêmes nous sommes retrouvés dans le film « Rock Aliens ».

A l'époque où nous nous sommes rendus à Atlanta (Géorgie) pour tourner le film, les membres du groupe étaient les suivants : Marc Jackson (guitariste, chanteur et claviériste), Greg Bond (chanteur), Jeff Casey (batteur et choriste), Pat Byrnes (guitariste et choriste), Bobby Freeman (bassiste et choriste), et bien sûr, votre serviteur, Crag Jensen (à l'époque Craig Quiter - claviériste et choriste).


Crag Jensen

Quant à me présenter : c'est toujours un exercice très difficile, à mon sens. Je serai donc aussi bref et concis que possible. Je suis compositeur, chanteur, claviériste, guitariste, producteur et parolier et je vis près de Jamestown dans l'Etat de New York. Je produis de la musique dans mon studio à domicile et je fais des tournées comme pianiste et chanteur - essentiellement dans le circuit des compétitions de piano. Mes spectacles en public sont par ailleurs très différents de la musique que j'enregistre dans mon studio. Ces derniers temps, je ne joue en public que pour gagner de l'argent - en dehors de cela, je m'y intéresse assez peu. Il semble que ma vraie place soit en studio.

En ce moment, je compose de la musique pour des documentaires de télévision et des bandes-annonce de films. J'ai commencé à le faire voici quelques mois à la demande de mon vieil ami Marc Jackson, ancien membre de Rhema. Je ne saurais donc exactement vous dire où ma musique sera utilisée. La société de Marc (Zoo Street Music) a fourni des prestations à la chaîne History Channel et plus récemment pour la mini-série « Révélations » sur NBC.

J'ai également sorti un nouvel album intitulé Sa-Shu-Ah (Music for the Psychopath) sur le label New Falcon. Marc a également contribué à ce CD, mais c'est essentiellement mon oeuvre. Il inclut une vieille chanson de Rhema intitulée « Living for today ». Marc est le principal chanteur pour cette nouvelle version d'une chanson que nous avons composée au début des années 1980. Grosso modo, le thème de l'album est la nécessité de penser par soi-même pour être soi-même et se réaliser. A mon humble avis, nous sommes comme des étoiles qui pourraient décider de leur course dans l'univers.

Quant à mon style actuel de musique, il est assez varié. Je compose des musiques néo-classiques pour de grands orchestres, ainsi que du rock'n roll mâtiné de grunge. Il m'arrive aussi de faire du jazz ou de la country, bien que pour le moment je ne prévoie pas de sortir quoi que ce soit dans ces deux derniers styles.


Dennis Alexander, producteur de Rhema
et patron des studios Pantheon à Phoenix.

Marc Jackson : Je jouais le rôle d'AEIOU dans « Rock Aliens ». J'étais un alien muet et l'imbécile de service. Je ne vais pas vous ennuyer à répéter ce que Crag a raconté sur l'histoire de Rhema, mais je préciserai simplement que le groupe existait déjà deux bonnes années avant son arrivée. En fait, j'ai co-fondé le groupe quand j'étais au lycée à la fin des années 70, avec un de mes amis, le bassiste Huron Claus. Nous étions étudiants dans un lycée chrétien à Phoenix, Arizona, et faisions de la musique religieuse. Nous avons joué durant quelques années dans des coffee houses et devant des groupes de jeunes dans les églises. Greg Bond nous a rejoint à ce moment là pour renforcer la partie chant. Ni Greg ni moi n'étions vraiment les chanteurs leaders même si nous avions des solos.

Puis Rhema a évolué pour devenir un groupe chrétien de art-rock, et avons intégrer au groupe Crag ainsi qu'un batteur dont j'ai oublié le nom. Je me souviens seulement qu'il bégayait en essayant de prononcer le mot « polyrythmique » (ce qui reflétait bien la façon dont il jouait). Trouver un bon batteur a été un parcours du combattant pour Rhema, qui a souvent dû se débrouiller sans.

Je me disais que le groupe devait essayer de passer aux choses sérieuses et essayer de décrocher un contrat avec un label de rock chrétien pour enregistrer un album. Personne ne semblait être sur la même longueur d'onde que moi, alors j'ai quitté le groupe pendant huit mois. A mon retour, Greg Bond était devenu chanteur, Jeffrey Casey était à la batterie, Bob Freeman à la basse, Crag encore aux claviers et Pat Byrnes à la guitare. Je ne sais pas comment ça s'est produit mais quand je suis retourné dans le groupe, on faisait du pop rock typiquement années 1980. Plus rien de « chrétien », ce qui était d'ailleurs annonciateur de mon propre cheminement, mais ceci est une autre histoire.

Le nouveau Rhema était très influencé. Enfin non, pas vraiment. En fait on copiait totalement d'autres groupes. On n'a pas arrêté d'évoluer pour en arriver à un groupe qui avait un bon son mais qui n'avait rien à voir avec ce que vous pouvez entendre dans le film. C'est d'ailleurs largement l'oeuvre de Dennis Alexander, notre « producteur ». C'était son concept et il mérite vraiment tout le crédit (ou tous les reproches) pour ce nouveau son.


Marc Jackson aujourd'hui

En ce moment, je dirige une boîte de production musicale à Los Angeles. Nous avons deux directeurs musicaux pour la télé et le cinéma, une société d'édition musicale et deux compositeurs maison (moi compris). Nous avons composé des morceaux ou des génériques pour des bandes-annonce de cinéma, des séries télé et des bonus de DVD pour Disney, E!Televison, VH1, NBC Universal, Sony, Warner Bros, ABC et d'autres encore.

En ce moment nous sommes en train de préparer la B.O. d'un film pour Jim Wilson, le producteur oscarisé de « Danse avec les loups » et qui a produit pas mal de gros succès [NdlR : il s'agit du documentaire « Laffit: All About Winning », réalisé par Jim Wilson et narré par Kevin Costner. La filmographie de Marc Jackson telle qu'on la trouve sur le site IMDB.com s'est depuis pas mal étoffée].

Dans la bio de Rhema que vous avez rédigé, le moins que l'on puisse dire et que vous n'êtes guère tendre avec vous-mêmes... Vous décrivez notamment votre ancien groupe comme « un pauvre groupe de techno-pop années 80 ringard qui a assez gracieusement, bien qu'involontairement, rendu un service au monde entier en ne parvenant jamais à percer » ! Objectivement, est-ce que vous considérez vraiment que vous étiez mauvais à ce point... ou est-ce que c'est juste un moyen un peu cynique de neutraliser les railleries et la frustration de ne jamais avoir atteint la célébrité ?


Craig Quiter au Crab Pot, Top Sail Island, Caroline du Nord (juillet 2002)

Crag Jensen : L'expression « pauvre groupe de techno-pop années 80 ringard » vient de Frank Zappa, une nuit, lors d'une séance d'enregistrement. Et pour ce qui est de gratifier le monde par notre échec (et bien que ces mots soient assez ironiques), il y a une part de vérité. Notre musique n'était pas ce qu'elle aurait dû être. Et pourtant, il y avait quelques trucs vraiment sympas. Je pense que si tous les membres du groupe avaient été libres intérieurement, de façon à être vraiment créatifs, les choses auraient été totalement différentes.

Comme je l'ai mentionné précédemment, Marc et moi avons rejoué certaines des chansons écrites à cette lointaine époque, donc je pense que ni lui, ni moi du moins, ne considérons que tout ce que nous avons fait dans le passé était si mauvais que ça. En disant cela, nous nous moquons de nous-mêmes. Si vous prenez le rock'n roll trop au sérieux, ce n'est plus du rock'n roll (David Bowie ou Mick Jagger a dit ça un jour, je ne me souviens plus lequel - peut-être les deux, qui sait ?).


Une photo de Rhema prise en 1984, avec de gauche à droite Marc Jackson, Greg Bond, Bobby Freeman, Pat Byrnes, Crag Jensen et Jeff Casey.

Marc Jackson : Les quatre chansons du film n'étaient pas du tout représentatives du style de Rhema. Le son était l'oeuvre de notre producteur, du moins à 80%. Je pense que nous avions tous dans l'idée de faire ce film et puis de faire ensuite la musique que nous voulions. La musique que nous jouions en live était très différente de tout ce que nous avions enregistré jusqu'alors. Nous avons laissé le producteur nous imposer bien trop de choses, mais après tout il nous avait dégotté le contrat avec la maison de disques, donc nous avons laissé faire. En fait, j'avoue souhaiter que le groupe et le film soient raillés par le plus de gens possibles. Je ne m'identifie plus du tout avec cette époque. Ca me ferait très plaisir si « Rock Aliens » devenait un « film culte ». En ce qui me concerne, il n'y a pas de mauvaise publicité. Tout ce que je demande, c'est qu'on ne fasse pas de fautes d'orthographe à mon nom. Je vois que vous avez fait cet effort et je vous en remercie.

Quant au film lui-même... Il n'y a pas grand monde qui peut dire avoir été payé de quoi vivre une année entière, simplement en se baladant sur un plateau de tournage. Ca n'a fait ni bien ni mal à ma carrière. Jeffrey Casey et moi avions appelé Curb/MCA records et demandé à être libéré de notre contrat après que le film ne soit pas sorti aux USA. Ils ne nous ont fait aucun problème.

Depuis, j'ai enregistré avec Richard Marx, fait des tournées avec Donny Osmond pendant son comeback, avec Roger Daltrey comme clavier, guitariste et chanteur, j'ai fait des tournées solo et joué sur scène avec Sheryl Crow, j'ai fait une audition pour être chanteur avec Toto, je suis apparu dans sept ou huit émissions de télé nationales, et même ça c'est déjà de l'histoire ancienne, parce que je ne suis pas trop du genre à vivre dans le passé. J'en ai fait bien plus que d'autres et je ne m'attendais pas à en faire autant que ce que je fais actuellement. J'ai adoré faire partie de Rhema et j'ai adoré tourner le film. N'oublions pas que les années 1980 étaient cool durant les années 80 : je suis fier de ce que j'ai pu accomplir à l'époque.


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