Accueil > Interviews > Interview de Bruce Baron

Interview de Bruce Baron

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
liste des catégories

Bruce Baron


Bruce Baron a longtemps été pour nous une énigme : cet acteur occidental, présent durant les années 80 dans un grand nombre de séries B asiatiques, eut le chic pour figurer dans les métrages les plus improbables qui soient. Héros de sous-Rambo philippins, ninja moustachu dans les escroqueries de Godfrey Ho, barbare apocalyptique dans « Les Prédateurs du Futur » de Ruggero Deodato, louche trafiquant dans « Overdose » de Jean-Marie Pallardy, Bruce Baron eut une filmographie des plus singulières avant de disparaître des écrans en 1989. Les légendes les plus contradictoires circulaient sur le net : un site le décrivait comme un karatéka anglais, un autre annonçait sa mort en Suède d'une overdose de produits amaigrissants (!) Nous ne savions rien de lui, sinon qu'il était encore en vie, comme en attestaient ses mails incendiaires adressés à divers sites qui relayaient l'information de son décès.



Aussi, quelle ne fut pas notre joie quand « Bruce Porter Baron », francophone distingué, nous écrivit pour éclairer notre lanterne à son sujet ! La dent dure mais l'humour sûr, Bruce nous a apporté des informations passionnantes et inédites sur sa carrière d'acteur occidental en Asie et sur le monde de la série B extrême-orientale. N'attendez plus, et lisez donc l'intégrale Bruce Baron, garantie 100% sans langue de bois !

Interview menée par la Team Nanarland


Nous connaissons assez mal votre début de carrière, ainsi que les raisons qui vous ont mené en Asie. Nous croyons savoir que vous avez débuté comme mannequin dans des publicités, puis sur « L'Enfer des Armes » de Tsui Hark. Comment tout cela a-t-il commencé ? Pourriez-vous nous éclairer ?

Je suis allé pour la première fois en Orient durant mon enfance, en 1960, à l'âge de 10 ans, quand mon père s'est établi à Hong Kong pour y travailler. J'ai fréquenté une école chinoise là-bas et y ai appris à parler le cantonais. J'ai été envoyé aux Etats-Unis pour mes deux dernières années de lycée et mes études supérieures, ne retournant à HK que pour les vacances d'été, de 1965 à 1971. On peut donc dire qu'à l'exception de mes années de lycée et de fac, j'ai grandi à HK.



Le 31 décembre 1972, j'avais alors 22 ans, mon père a été retrouvé assassiné dans son bureau à HK. On n'a jamais su par qui ni pourquoi. Je faisais partie des suspects ; HK était alors une petite ville, aussi dès que j'ai été innocenté, je me suis mis à voyager. Ma route m'a conduit à Hawaï, à Tahiti et sur la côte ouest des Etats-Unis. J'ai fait de nombreux petits boulots. Je suis retourné régulièrement à HK au cours des années 70 et j'ai fini par m'y établir à nouveau en janvier 1980. J'avais 30 ans.



Je ne faisais pas grand-chose de ma vie, et j'avais une petite amie chinoise qui m'a présenté à une agence de mannequins. J'avais tourné une pub ou deux à Hawaï et j'avais quelques photos en guise de « book » : j'ai rapidement trouvé du boulot comme "acteur" dans la pub. En tournant des publicités à HK, j'ai rencontré la majorité - sinon la totalité - des réalisateurs et caméramans qui travaillaient dans ce milieu. Quand l'un d'eux a été embauché sur « L'Enfer des armes », il m'a conseillé à Tsui Hark en me présentant comme un acteur de pubs qui savait se placer et trouver ses marques devant la caméra. Tsui Hark m'a engagé pour jouer le chef des méchants gwei-lohs [NdlR : Blancs]. C'était un brave type, très intelligent, qui savait se vendre, mais qui ne parlait guère anglais à l'époque. De fil en aiguille, j'ai commencé à être embauché par des réalisateurs chinois dès que ceux-ci avaient besoin d'un figurant gwei-loh qui pouvait dire quelques répliques en cantonais et qui était capable de traduire les indications aux autres figurants étrangers. Je refusais tous les rôles qui ne me garantissaient pas au moins quelques lignes de texte. Ca me permettait de gagner convenablement ma vie, et d'obtenir pas mal de petits rôles dans des films chinois. J'ai fini par cesser de me chercher un vrai boulot, car mon activité « artistique » me permettait de vivre [surtout grâce aux spots TV et à la pub magazine, qui payaient beaucoup mieux à la journée que les films] Mais je suis devenu trop connu pour continuer à faire de la pub à HK ; d'un autre côté ma notoriété m'a rendu identifiable aux yeux des réalisateurs locaux, et cela m'a permis de trouver davantage de boulot au cinéma. D'une certaine manière, j'étais [sans doute] attiré par ce mode de vie : de l'argent facile, beaucoup de temps libre, des voyages et des petits culs à volonté. Je me suis plus ou moins « attaché » au métier d'acteur, dans la mesure où je me suis promis d'essayer au moins jusqu'à l'âge de 40 ans, à la condition d'arrêter à ce moment-là et de me trouver un vrai boulot si personne ne m'offrait un billet en première pour Hollywood. [C'est exactement ce qui s'est passé en 1990 : Personne à Hollywood ne m'a jamais envoyé le ticket ! J'ai atteint la quarantaine, j'ai laissé tomber et j'ai refait ma vie avec un « vrai » boulot.]

Vous nous avez appris que vous aviez tenu de petits rôles dans des productions de la Shaw Brothers. Quels souvenirs gardez-vous de ces tournages ?

Un grand studio, avec des tas de décors merdiques de films d'époque chinois, une certaine recherche dans les costumes, du matériel hors d'âge, un mauvais éclairage, de mauvais acteurs, des conditions de travail dangereuses, de la mauvaise bouffe, des fractures dues à des protections inadéquates et des cascadeurs chinois incompétents, beaucoup de tournages de nuit car les acteurs principaux tournaient toujours quatre films à la fois, de nombreux retards, pas de scénario(s), aucune considération et un salaire de misère. Je n'ai jamais vu le moindre de ces films.

Quelle était l'ambiance sur ces tournages à Hong Kong dans les années 80 ? Etait-ce difficile pour un gweilo de trouver sa place ? Un autre « gweilo de service » a raconté qu'à Hong Kong, un acteur occidental est considéré comme un « meuble qu'on doit nourrir » [ ?]. Etes-vous d'accord avec cette définition ?

Globalement je suis d'accord avec ce point de vue. Mais au terme de "meuble", j'ajouterais l'adjectif « moche » ! L'ambiance sur la plupart de ces productions n'était pas très bonne. Tout était fait à l'économie, tourné en muet, et l'essentiel du temps, les membres de l'équipe et les acteurs étaient des immigrés originaires de Chine continentale. Des gens de basse extraction, incultes, peu avenants,qui ne pouvaient prétendre à de meilleurs boulots ou qui s'en servaient comme couverture pour leur véritable activité d'hommes de main dans les Triades. Les Triades étaient profondément infiltrées dans l'industrie du cinéma de HK [et c'est probablement toujours le cas]. Tout ça ne garantissait pas une vie sociale très raffinée. Je faisais l'objet de moins de discrimination que la plupart des autres figurants, car je parlais chinois, et je comprenais donc ce qui se passait. Les Chinois, surtout ceux de la campagne, ne vous accorderont de « face » [=respect] que si vous êtes quelqu'un de riche, ou qui gagne très bien sa vie [que vous soyez bon ou pas dans ce que vous faites]. Nous, les figurants blancs, nous étions grosso modo les plus mal payés sur ce genre de production. La plupart des « acteurs » gwei-lohs étaient des routards, des gens de passage, qui travaillaient pour environ 50 $ US la journée. Je touchais environ le double, grâce à mes dons pour les langues et mon rôle de traducteur, mais je n'étais pas "et de loin" assez riche pour avoir droit à une quelconque « face » de la part des gens.

Selon les informations dont nous disposons, vous auriez produit de nombreuses publicités à HK et êtes parfois crédité comme coproducteur et assistant réalisateur. N'avez-vous jamais été tenté de vous investir un peu plus dans la production ou la réalisation ?

Je n'ai produit aucune pub à HK. J'ai principalement tenu des emplois d'acteur, de régisseur, ou d'assistant de production. C'est dur de trouver du boulot derrière la caméra et de faire son trou, plus dur en tout cas que d'acquérir de la crédibilité comme acteur, car on était en compétition avec toute la main-d'oeuvre chinoise. N'oubliez pas qu'en tant qu' « acteur » gwei-loh en Asie, on pouvait être quelque chose de relativement rare, car peu d'Européens étaient disponibles ou disposés à faire ces boulots. Derrière la caméra, c'était autre chose. Je considère que le boulot le plus dur dans le cinéma est de produire son premier film. [Convaincre les gens de vous donner du fric pour faire des films est en effet quelque chose de très difficile. Vous devez pour ainsi dire vous faire pistonner, ou vous voir confier une somme d'argent à blanchir, afin de vous lancer et pouvoir gagner en crédibilité.]

« Dragon Force » est votre premier rôle en tête d'affiche. Vous jouez dans ce film avec Bruce Li. Quels en sont vos souvenirs ?

Des horaires à rallonge, un salaire médiocre, de la mauvaise bouffe, des courbatures, des costumes ridicules. Une journée de travail, 3 ou 4 de repos. Le temps que le tournage soit terminé [six mois], j'avais dépensé mon salaire. A l'époque, j'avais été assez déçu du résultat. J'avais vraiment essayé de faire quelque chose de bien, mais au final, c'était plutôt nul. Maintenant, quand je vois des films comme « Kill Bill 2 », je me dis que ce film, comme tous ceux que j'ai fait, est plus marrant à regarder aujourd'hui qu'à l'époque. Son niveau de kitsch est tel, maintenant, que la plupart des gens le trouvent très marrant [alors que si on essaie de le prendre au sérieux, comme nous lorsqu'on le tournait, c'est tout simplement naze]. Ce film devrait être remastérisé et ressortir sous un titre comme « Dragon Farce, la foire aux clichés du Kung-Fu ».



Ho Jung To [Bruce Li] était un mec bien, qui s'est efforcé de me servir de mentor. Michael Mak, le réalisateur, était une espèce d'enfant gâté. C'était le petit frère du producteur exécutif. Terrence, l'assistant de production, a travaillé ensuite sur de gros films hollywoodiens avec John Woo, Jet Li et Jackie Chan. Je crois que c'était son premier long-métrage.

Vous êtes parti faire plusieurs films aux Philippines. Comment vous êtes vous retrouvé là bas ? Un acteur américain, Max Thayer, qui a tourné comme vous avec les réalisateurs locaux Teddy Page et Jun Gallardo (John Gale), nous a récemment accordé une interview dans laquelle il décrit ces films comme faits par des gens passionnés luttant contre le manque d'argent et des producteurs peu scrupuleux. Quelles étaient l'atmosphère et les conditions de travail sur ces films ?

Pendant les années 80, il y avait pas mal de films étrangers qui se tournaient aux Philippines, essentiellement parce que Coppola avait tourné là-bas « Apocalypse Now » pendant deux ans, et laissé derrière lui beaucoup d'équipement, des décors et des techniciens locaux déjà formés. Dragon Force ayant été projeté au Festival de cinéma de Manille, je suis allé là-bas en faire la promotion, et on m'a invité à venir y travailler. La compagnie qui produisait les films que j'ai fait aux Philippines [comme acteur principal] s'appelait Kinavesa [NdlR : « Silver Star » pour l'exportation] et appartenait à K.Y. Lim [dit « Kim le fourbe »].



Je ne dirais pas que K.Y. était un homme sans scrupules. Il était simplement près de ses sous : c'était un homme d'affaires chinois coriace, guère aimable. Il était là pour le pognon et rien d'autre. Il ne mentait pas, ne vous prenait pas pour un con en vous faisant miroiter un avenir de star, il n'était pas dupe de ce qu'il faisait ni sur la qualité de ses films. Il vous donnait du boulot, définissait un salaire, et tournait le film en temps et en heure. Il payait rubis sur l'ongle, sans vous faire attendre, et sans essayer de vous enculer [au sens propre du terme : il y a un très grand nombre de pédés chez les producteurs philippins]. Comparé aux autres, ça faisait de lui un grand seigneur.



Ses films étaient tournés pour nettement moins de 50 000 $ US [tout compris], en moins de 28 jours, et vendus comme de la “chair à Cannon”. K.Y. les emmenait aux marchés du film de Cannes ou Milan et les vendait à Golan & Globus, les patrons de Cannon, qui les refourguaient avec leurs Rambos et autres grosses productions sous forme de gadgets marketing : [quand les distributeurs se plaignaient du prix de leurs gros films d'action, les gens de la Cannon leur fournissaient en prime deux ou trois bidules de Kinavesa, gratuitement, pour que l'achat de leurs gros films paraisse du coup plus avantageux].



A l'époque, la plupart de ces «quickies » [NdlR : film à faible budget tourné en peu de temps] de Kinavesa étaient réalisés par Teddy Page [ de son vrai nom Teddy Chiu : un jeune Chinois des Philippines qui avait alors une petite vingtaine d'années] et Jun Gallardo, un réalisateur / caméraman local, âgé d'environ quarante ans. Dans mon souvenir, c'était des mecs bien, qui tentaient simplement de gagner leur vie et de nourrir leurs familles dans un pays du Tiers-Monde. La plupart des acteurs que vous avez cités, moi compris, formaient une sorte de « troupe » bigarrée qu'ils rameutaient pour faire leurs films. J'ai tourné 4 de ces films et j'aurais pu en tourner davantage, car j'avais loué un chouette appartement sur le boulevard Roxas [avec vue sur la baie de Manille et la piscine du club Play-Boy] pour 100 $ US par mois et je guettais toujours le moindre prétexte pour m'y rendre. Mais malheureusement, chaque fois que Richard [Harrison] jouait dans un de leurs films, il mangeait 50 % du budget total, et il n'y avait plus assez d'argent pour me payer un salaire « décent ». K.Y. et Teddy appelaient l'un d'entre nous, parfois toute la bande, pour tenir des rôles dans ces films [dans mon cas, ils m'appelaient à HK et m'envoyaient un billet d'avion si j'étais OK]. Si mon planning et le salaire qu'ils proposaient le permettaient, je venais tourner. Mon tarif pour Kinavesa était de 2000 $ US, plus un aller-retour pour HK.


Richard Harrison



J'ai refusé plus de films que je n'en ai acceptés, parce qu'ils voulaient rarement débourser plus de 1500 $ US [Mike Monty et certains des autres gars que vous avez cités acceptaient des cachets inférieurs aux miens].La conception de ces films ne dépassait jamais un mois, tout compris. Il y avait pas mal de camaraderie et d'esprit de corps, bien plus que sur les productions de HK. Les conditions étaient atroces. La bouffe était dégueulasse, les éclairages étaient une plaisanterie , les scénarios étaient caricaturaux et grotesques, mais il n'y avait pas d'entourloupes et c'était fait sans aucune prétention. Aucun d'entre nous n'avait rien de mieux à faire et je me suis beaucoup plus marré qu'à HK, à me promener à Pagsanjan, fumer du chanvre philippin, me balader en jeep ou aller baiser des nanas philippines.



Les équipes locales étaient beaucoup plus sympas que les Chinoises, et, évidemment, ils parlaient anglais. C'est sur l'une de ces productions que j'ai rencontré Richard Harrison pour la première fois, mais je n'ai fait qu'un ou deux films avec lui parce qu'il était bien mieux payé que moi ou n'importe quel autre gars de la « troupe ». Il bouffait tellement sur le budget que K.Y. Lim pouvait rarement se permettre de nous avoir, lui et moi, sur le même film. Il venait d'Italie avec sa femme, était mieux payé et logé dans des hôtels convenables, parce que son nom avait plus de poids que les nôtres aux yeux de Golan & Globus. J'ai le sentiment qu'à part Richard, la plupart d'entre nous bouffaient de la vache enragée et faisaient les films pour survivre et pour s'amuser, plutôt que par amour de l'art. Soyons francs : il n'y avait pas grand-chose d'artistique là-dedans. Il s'agissait surtout de garder toute sa tête et de rester suffisamment sobre pour ne pas se blesser lors d'une scène de baston, d'effets pyrotechniques ou de cascade dans des bagnoles tellement déglinguées qu'elles auraient été recalées à n'importe quel contrôle technique, même philippin [mais les pneus crissent mieux lorsqu'ils sont lisses].


- Page suivante

- Page 1 -- Page 2 -- Page 3 -- Page 4 -
Retour vers les interviews