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Interview de Antonio Margheriti

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Antonio Margheriti


Cet entretien fut réalisé à l'occasion de l'hommage rendu à Antonio Margheriti (alias Anthony M. Dawson) par la Cinémathèque française et le Festival du film méditerranéen de Montpellier, en octobre 2002. Au festival furent présentés sept films du réalisateur, de "Danse Macabre" aux "Aventuriers du Cobra d'Or", tandis qu'à la Cinémathèque française on projeta le 30 octobre "Les Diablesses" et "Danse macabre" lors d'une soirée spéciale salle des Grands Boulevards. Gravement malade, Antonio Margheriti ne put faire le déplacement pour assister à cet évènement. Il devait décéder quelques jours plus tard, au début du mois de décembre.

Interview menée par Sergio Baldini le 12 juillet 2002 à Rome


Vous êtes un spécialiste des effets spéciaux et débutez votre carrière de metteur en scène avec des films de science-fiction.

J'ai voulu commencer avec Space Men, en 1960. À cette époque, je peux vous dire qu'il n'existait ni les structures ni le financement pour faire un film de ce genre. J'ai fabriqué moi-même toutes sortes de maquettes et de modèles réduits, des choses très modestes avec peu de moyens. Ce qui m'intéressait, c'était la possibilité de faire un film qui offre une vision crédible d'un univers futuriste. Space Men est à mon avis un film plutôt sérieux, même si on y trouve un ton parfois ironique. J'avais environ 48 millions de lires pour faire ce film, ce qui était insuffisant à la construction de la moitié des décors. Mais nous y sommes quand même arrivés.

La science-fiction n'était pas vraiment à la mode en Italie, à cette époque.

Je dois dire qu'à cette époque la science-fiction n'était à la mode nulle part dans le monde. Il existait principalement un seul grand film de science-fiction en Amérique, Forbidden Planet (Planète interdite, 1956) avec Walter Pidgeon. J'aimais beaucoup ce film, qui bénéficiait d'excellents effets spéciaux et d'un budget conséquent. Le budget de mon film devait correspondre à celui du générique de Forbidden Planet !


"Le budget de mon film devait correspondre à celui du générique de Forbidden Planet ! "

Le cinéma de genre italien a la réputation de suivre les modes et de répondre à la demande du public populaire. Avec vos premiers films, ce n'était pas le cas !

Je me suis toujours retrouvé à contre-courant des modes.



J'ai réalisé des westerns lorsque plus personne n'en faisait. Idem pour le péplum. J'ai toujours fait les choses à contretemps. Cela ne m'a jamais préoccupé. L'important pour moi était de tomber amoureux d'une histoire.

Ainsi, un an après Space Men, j'ai réalisé Il pianeta degli uomini spenti avec Claude Rains. Comment s'appelle-t-il en France ?

Il n'est jamais sorti en France.

C'est dommage. Il n'était pas mauvais.

Aucun de vos films de science-fiction n'a été distribué en France.

C'est étrange.

Comment avez-vous réussi à convaincre un producteur de financer un film de science-fiction ?

J'ai convaincu un ami qui dirige aujourd'hui la Laser Films et qui à l'époque travaillait avec moi à la mise en scène. J'avais cette idée de film. Puis j'ai rencontré Goffredo Lombardo, le patron de la Titanus. J'avais déjà filmé avec des trucages de ma fabrication une reconstitution du tremblement de terre de Messine, car j'avais l'intention de faire un film sur ce sujet, co-produit par la France. C'était un simple essai technique. Avec cet ami, j'avais écrit un beau projet et j'ai donc filmé ce bout d'essai de tremblement de terre. Tout le monde s'imaginait que j'allais me contenter de filmer une maison en train de s'effondrer mais au contraire j'ai filmé vingt minutes très spectaculaires dans lesquelles tous mes amis acteurs étaient réquisitionnés, en utilisant les décors d'un film de De Sica. Avec l'aide de l'un des responsables de la Titanus, nous avions obtenu l'autorisation des Américains d'emprunter une copie du film sur le tremblement de terre de San Francisco, dont nous avons repris la colonne sonore. Quand Lombardo a vu le résultat, il est resté bouche bée. Il n'arrivait pas à croire que j'avais réussi à filmer ça tout seul, avec deux opérateurs. À partir de ce moment, j'ai acquis une certaine notoriété en matière de trucages. Je me suis contenté de créer les trucages de mes propres films, à deux exceptions près : un film d'Eduardo De Filippo avec Marcello Mastroianni et Raquel Welch : Spara forte, più forte… non capisco ! (1966) et Giù la testa ! (Il était une fois… la Révolution, 1971) de Sergio Leone, pour lequel j'ai conçu la maquette du train lors de la scène finale du déraillement et des explosions. Pour le film de De Filippo, je devais régler l'explosion à Naples d'un fabricant de chaises, avec des chaises qui volent dans les airs et retombent sur toute la ville. C'était une scène très compliquée à filmer. De Filippo était à la fois acteur et metteur en scène. Quand il a vu le résultat, il m'a demandé de signer le film. J'étais très honoré, mais j'ai découvert par la suite qu'il souhaitait en fait que je termine le film pour lui laisser la possibilité d'aller mettre en scène un opéra à Rome !

Toute votre carrière, vous avez mis en scène des films à petit budget.

Après mes premiers films de science-fiction, j'ai continué à travailler sur un mode similaire, qui s'apparente à du bricolage, avec des producteurs très fauchés. Mon film La leggenda del rubino malese (Les Aventuriers de l'enfer, 1985) constitue un bon exemple : grâce à mes effets spéciaux et mes trucages, c'est une production qui paraît importante, alors que c'était un film au budget incroyablement bas.

Il m'est également arrivé de travailler sur des films de plusieurs millions de dollars produits par les Américains. Je dois confesser que je m'amuse beaucoup plus à tourner des films à petits budgets.


"Il m'est également arrivé de travailler sur des films de plusieurs millions de dollars produits par les Américains. Je dois confesser que je m'amuse beaucoup plus à tourner des films à petits budgets. "

Vous vous sentez plus libre ?

Oui, je suis totalement libre. Je suis libre de transformer le scénario ou l'histoire en fonction des décors naturels dans lesquels je tourne. On me demande souvent comment je fais pour trouver des lieux aussi incroyables. Je m'adapte seulement aux endroits dans lesquels je tourne, et non l'inverse. Par exemple lors du tournage du film I cacciatori del cobra d'oro (Les Aventuriers du cobra d'or, 1982), il est arrivé un moment où il n'y avait plus d'argent pour payer la pellicule. Et pourtant, le film comporte de nombreux effets spéciaux, des explosions, de la lave en fusion, des modèles réduits d'avions... Tout fut inventé au moment du tournage en fonction des locations et du matériel que nous trouvions chaque jour. Dans ces conditions, le scénario doit être totalement malléable. Je démarre avec un embryon d'histoire, et j'avance. Je préfère travailler ainsi plutôt que d'être assujetti à un scénario parfait dont je ne pourrais pas changer une virgule, sans pouvoir utiliser certains décors magnifiques que je découvre sur place, ou des idées de trucages. Quand je prépare un film, je fais d'abord quelques repérages puis lors du tournage je m'adapte en essayant d'améliorer les situations.

Pour travailler ainsi, il faut être très rapide, car vous disposez de peu de temps lors du tournage.

Bien sûr, les prises de vues durent rarement plus de deux semaines, avec une journée pour les trucages.


"Je démarre avec un embryon d'histoire, et j'avance. Je préfère travailler ainsi plutôt que d'être assujetti à un scénario parfait dont je ne pourrais pas changer une virgule..."

Vous devez trouver des solutions très vite.

Oui, cela fait partie du métier.


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