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Interview de Alex Jestaire (page 3)

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Alex Jestaire (page 3)


Lors de notre premier échange, tu nous as dit que tes patrons avaient reconnu pas mal de films chroniqués sur le site parce qu'ils se rappelaient avoir travaillé dessus et que cela les avait fait rire. Peux-tu nous en dire un peu plus ? Y a-t-il des films dont ils se souviennent encore à cause de leur nullité ?

Voici la liste des films doublés dans notre studio qui ont été chroniqués sur Nanarland : « Cannibal World », « Land of Death », « Alien Vs Hunter », « Mega Shark Vs Giant Octopus », « Knights, les Chevaliers du Futur », « Teenagers from Outer Space », « Sleeping Dogs », « Mosquito », « Spiders », « Barbarian », « Le Dernier des Dragons », « Marines », « Special Forces USA », « Forest Warrior » et « La Donneuse ». Le film qui aura particulièrement marqué l'équipe, surtout les techniciens du son, c'est « Barbarian », que je n'ai pas vu, mais qui a l'air d'être une perle.

Nous nous demandons souvent comment de tels films finissent par arriver en France, en version française. Nous imaginons que la traduction et le doublage d'un film ont un coût non négligeable : quel est, grosso modo, le coût minimum ? Qui décide d'acheter et de faire traduire un film ? Une chaîne, un éditeur de DVD ? Est-ce que ce sont des films achetés par lots, ce qui expliquerait parfois la présence de titres fantaisistes, ou bien sont-ils achetés à l'unité ?

Comme je vous l'ai dit, ça c'est plutôt la cuisine des patrons - mais je peux donner des éléments de réponse. Pour ce qui est du coût général d'un doublage, je ne connais pas les tarifs précis mais ce sont bien sûr des opérations à plusieurs milliers d'euros. Concernant le marché, il y a aujourd'hui de plus en plus de petits et moyens éditeurs, parfois animés par un réel goût du « genre ». Je pense notamment à WE Prod, pour qui j'ai doublé de nombreux films, et qui ont une politique active de recherche de perles de série B, venues aussi bien des USA (« Bubba Ho-tep ») que d'Allemagne (« La nuit des losers vivants ») ou du Japon (« Meatball Machine »). Il semble que pour la plupart des clients/éditeurs, ces films soient découverts à l'occasion des grands marchés du film de l'année (Cannes, Mipcom...). Je ne connais pas les détails pour ce qui est des lots/unités, je ne peux que spéculer comme vous, avec la sensation que quand même, tout cela est géré comme des barils de lessive.



À ce sujet, il y a une anecdote qui me semble bien résumer la problématique de ce métier : il y a quelques années j'ai travaillé pour une boîte de doublage plus ancienne et « traditionnelle » que celle où je suis actuellement. Le patron avait l'habitude de s'insurger lorsque j'utilisais le mot « produit » pour parler des films ou séries sur lesquels nous bossions - pour lui le terme approprié était « oeuvre » - ce qui fait une différence au niveau idéologique. Néanmoins, ce monsieur habitué à travailler sur des « produits nobles » considérait comme sans intérêt les anime que nous faisions alors (par exemple la mini-série « Freedom » de Katsuhiro Otomo) qui étaient, pour lui, « exclusivement destinés aux gosses ». Dans ma boîte actuelle, qui fait du « produit » sans complexe, on aura le même respect pour tous les formats - même si certains nous amusent ou nous navrent plus que d'autres - un manga ou un nanar ne vaudra jamais moins qu'un « beau film », puisqu'ils nous permettent tous de bouffer.

Quel regard portes-tu aux dialogues parfois excentriques qui peuplent de nombreux films chroniqués sur Nanarland ? Penses-tu que leur non-sens puisse être toujours volontaire ? Faut-il y voir un désintérêt artistique, de l'incompétence, un activisme anarchiste infiltré ?

Je crois qu'il y a autant de réponses à cette question qu'il y a d'auteurs. J'ai lu il y a quelque temps un article dans la presse spécialisée qui constatait que la plupart des adaptateurs s'autocensuraient fréquemment. Notre responsabilité étant d'ajuster aussi bien les phrases que les concepts pour le public français, certains auteurs diront peut-être « baladeur » au lieu de « walkman ». D'autres choisiront d'éliminer systématiquement les références aux marques (placement produit) - ainsi une Ferrari deviendra peut-être une « belle Italienne ». En littérature, c'est Stephen King qui a le premier systématisé la présence des marques de la vie quotidienne dans ses récits - cela leur donnait du réalisme, et c'est pourquoi j'aurais tendance à garder ces références, à condition qu'elles ne soient pas une forme grossière de pub.



Les doublages sont toujours une rencontre entre un film singulier, un adaptateur, des comédiens et un budget. Pour les grosses productions, vous aurez souvent un fort taux de police mentale qui veillera à ce que rien ne dépasse où ne fasse tache (ce qui peut aussi donner des dialogues lisses et chiants). Sur les films plus « low cost » (l'essentiel de ceux chroniqués sur Nanarland le sont) vous aurez plus de chances de tomber sur des doublages où auront pu intervenir quelques bières, quelques pétards, une petite bouteille de rouge pendant le déjeuner des comédiens - un truc « relaxé du gland » quoi... D'une manière étrange (et quelque part assez anticapitaliste), moins il y a de sous et plus il y a de liberté, de surprises.



Vous l'aurez compris, j'ai une affection particulière (comme vous) pour les moments où les dialogues d'un film « dérapent ». J'ai beaucoup d'amour pour la personne qui a écrit « Je mets les pieds où je veux Little John... et c'est souvent dans la gueule. » J'aime « La première folie de Woody Allen », « La Classe Américaine » et Mozinor. Et bien sûr j'adore la scène de « Fight Club » où Tyler Durden, en cabine de projection de cinéma, insère des images de film porno dans les bobines des Walt Disney... Je ne sais pas si cela fait de moi un « activiste anarchiste infiltré » - en ces temps sécuritaires ce ne serait pas un truc à mettre en avant. Mais dans le même temps, je pourrais aussi dire qu'il m'est arrivé de modifier le « fond idéologique » de certains mangas, simplement parce que les concepts utilisés étaient trop fascistes - nous avons même refusé d'en doubler un où la prostitution infantile était présentée sous un jour positif. Dans le même ordre d'idées, je n'ai pas pu m'empêcher « d'adoucir » les dialogues extrêmes (violence verbale dégradante pour la fille) de certains films X. Je ne sais pas si j'ai eu raison ou tort de le faire - ce n'est sans doute pas en phase avec ce que la plupart des spectateurs attendent - mais je le pouvais alors voilà.

D'un point de vue professionnel, quelle est, ou quelles sont tes expériences les plus intéressant(es), ou ton/tes meilleur(s) souvenir(s), ou le travail dont tu es le plus fier ?

J'ai de très nombreux « bons souvenirs » dans ce taf, ne serait-ce que parce qu'on est tout le temps en train de bosser, et que chaque « produit » est une nouvelle aventure. Les films sur lesquels je me suis le plus amusé ne sont pas toujours les meilleurs, mais j'ai à mon palmarès quelques « oeuvres » pour lesquelles j'ai le plus grand respect. La plus classieuse était certainement « Ondskan » - un film suédois sur une sombre histoire de bizutage dans une école privée - avec tout ce qu'il faut, un vrai budget, de bons comédiens, un scénario solide. Je suis également fier d'avoir bossé sur la très belle et très fun série d'anime « Abenobashi », publiée chez Déclic Images (même s'ils ont mis le nom de quelqu'un d'autre à ma place au générique) - à mon sens un bijou, au même titre que le « Freedom » d'Otomo. Je garde aussi un coup de coeur spécial pour les Mattei, et pas mal d'autres films d'horreur débiles, dont l'excellent « Battlefield Baseball » (chez WE) - une comédie japonaise avec des zombies, beaucoup d'effets délirants, et concrètement très peu de baseball. Sinon, voici en cadeau bonus l'une des séquences de manga dont je suis le plus fier.

Sur quoi travailles-tu en ce moment ? Quels sont tes projets et/ou ambitions futur(e)s ?

Je viens de terminer un run d'une dizaine d'épisodes sur la série d'anime « Soul Eater », qui n'était pas passionnante. Avant ça j'ai bouclé un petit téléfilm d'horreur sur des GIs garous en Irak (« War Wolves »), un polar anglais assez raté avec un caméo d'Eric Cantona (« Jack Says ») et une comédie de SF allemande assez thunée parodiant « Star Wars » et « Star Trek » (« Space Movie - la Menace Fantoche », chez WE). Tout ça depuis septembre.



Pour l'avenir, là, tout de suite, il se trouve que je vais arrêter le taf pendant quelques mois pour attaquer l'écriture d'un nouveau roman. Mon premier bouquin, « Tourville », est sorti en 2007 au Diable Vauvert - c'est un pavé sur la Fin du Monde avec beaucoup de violence gratuite, de pornographie et de clins d'oeil au cinéma de SF et d'épouvante. Je vais maintenant écrire un petit volume pour une collection de « polars rock », « Mona Cabriole », en essayant d'être moins bordélique que dans « Tourville ». Après ça je reprendrai l'adaptation, mais j'ai l'intention de m'équiper pour pouvoir bosser chez moi, ce qui m'épargnera 2 heures par jour dans le RER A et me permettra d'écrire davantage. J'ai pas mal d'idées de romans en tête, et j'ai bien l'intention à terme de détrôner Harry Potter et Twilight.

Et bien tu sembles avoir aussi peu le temps de t'ennuyer que les rédacteurs de Nanarland... en tous cas merci à toi d'avoir pris le temps de répondre à nos questions !

C'est sans problème, ça m'a fait plaisir aussi. Repassez quand vous voulez. Mon appart vous est toujours ouvert, et voici son URL : www.teletourville.net. Vous m'excuserez pour les odeurs de chaussettes sales, mais le lavomatic a brûlé pendant la Fin du Monde et les voisins sont morts. Bonjour chez vous !


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