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Interview de Alex Jestaire (page 2)

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
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Alex Jestaire (page 2)


Tu as travaillé sur au moins trois films chroniqués sur Nanarland, « Cannibal World », « Land of Death » et « Alien Vs Hunter ». Peux-tu nous en parler ?

« Cannibal World » et « Land of Death » (deux films de Bruno Mattei tournés dans la même foulée et donc doublés et édités en France dans la même foulée) étaient mes deux premiers « vrais films » - avant ça je n'avais fait que de la série, des centaines d'heures de telenovellas et de dessins animés, mais jamais de film « d'auteur », avec un début et une fin. En arrivant dans la boîte où je travaille, j'avais expliqué au patron que j'étais un « spécialiste » des films de cannibales, que j'avais trop envie d'en faire, alors au cas où... J'ai donc eu droit à ces deux-là, et quelques années plus tard à un « Welcome to the Jungle » américain, mieux thuné que les Mattei, mais lui aussi copie-carbone de mon film de référence, « Cannibal Holocaust ». Ce que j'aime dans le film Deodato, et que j'ai bizarrement retrouvé dans « Cannibal World », c'est l'accroche politique du sujet, à savoir l'exploitation de la violence par la télévision. Dans le Mattei, les arguments sont les mêmes que dans le Deodato, mais réduits au niveau de la caricature, de « petit conte moral » hyper explicite. C'était par exemple un plaisir de faire dire, dans la VF, « nous sommes le mal » à un directeur de chaîne télé. C'était une approche simpliste, qui avait en elle-même un certain charme, et je peux dire que j'ai aimé ces deux films. C'est d'ailleurs à cette époque que j'ai réalisé que je ne pouvais rien faire d'autre qu'aimer un peu tous les films sur lesquels je bosse, parce que sans amour y a pas de plaisir, et bosser serait juste une corvée, ce serait triste.



J'ai pris un plaisir égal, quoi que moins « mythologique » (ce n'était pas du Bruno Mattei) avec « Alien Vs Hunter », qui était mon premier (et pour l'instant seul) film Asylum - un studio dont les productions tournent régulièrement chez nous. Je n'avais pas bossé sur un nanar depuis un moment, plutôt sur des délires japonais gore, suffisamment réussis pour qu'on ne puisse pas les appeler des « nanars » (je sais qu'il y a un débat philosophique sur cette terminologie quelque part sur Nanarland). Avec « AVH », j'ai eu mon quota de conneries bien dosées. Ma séquence favorite est certainement celle où les héros se tiennent devant une arrière-cour déserte et mal cadrée (c'est-à-dire rien) et s'exclament « Oui, c'est bien la preuve que les aliens sont arrivés ! ». Je me suis demandé pendant un long moment si je devais mettre autre chose de plus cohérent, mais j'ai finalement opté pour la fidélité. En revanche, j'ai arrondi pas mal d'angles sur les absurdités des dialogues au niveau des lieux, des noms ou des évènements - certains personnages étaient morts un moment, puis à nouveau vivants - le « même lieu » était soit une forêt, soit la bordure d'un désert... Écoutez attentivement le film en VO, et vous constaterez que rien ne tient vraiment debout. J'en ai rattrapé une partie, je ne sais même pas pourquoi. D'ailleurs, puisque l'incohérence des dialogues et des scénarios est une constante des films Asylum, certains de mes collègues se sont mis d'avis qu'il ne fallait rien corriger - que ces bourdes sont après tout la « volonté indiscutable » des créateurs du film. Là aussi, il y a débat philosophique.

Les dialogues français de « Cannibal World » s'accordent parfaitement à la crétinerie ambiante, au point que les spectateurs puissent être bernés et amenés à penser qu'ils sont tout autant délirants à l'origine. N'est-ce pas une forme de compliment ?

Je ne suis pas certain de trouver « Cannibal World » crétin. Je pense qu'il y a dans les films de Mattei une vraie sincérité, à la manière du Ed Wood que dépeignait Burton dans son biopic. J'aime le grotesque dans l'art, de Bruegel à Tsukamoto en passant par Fellini et Bukowski, j'aime les choses « too much », et « Cannibal World » en est incontestablement une. Lorsqu'on a accepté le principe caricatural du film, on ne peut que s'amuser à jouer dans ce registre. Aussi crétins qu'ils soient, ces films ont du charme. Pour preuve : ils sont chroniqués sur Nanarland.

Pourquoi ajoutes-tu des répliques ou des références non-présentes dans le texte original ? Sais-tu si c'est une habitude fréquente chez les traducteurs ?

Et bien, je le fais parce que je le peux. Comme je vous l'ai dit, je suis « adaptateur » et à ce titre rétribué (trois cacahuètes) en droits d'auteur par la SACEM. Cela signifie que mon travail est par essence créatif. Je ne fais pas que traduire le film, je le transforme - non seulement en fonction du public qui va le recevoir, mais aussi en fonction de ma sensibilité. Il y a parfois des choses impossibles à traduire - des références à des marques ou des émissions étrangères inconnues ici - et il faut bien prendre des décisions. C'est le moment où s'ouvre une marge de manoeuvre où l'on peut « jouer » avec le film sans le trahir, moments parfois plus compliqués qu'un simple mot à mot, en particulier dans les comédies, qui demandent sans arrêt de la blague, de la blague ! Ce n'est pas tous les jours évident d'avoir l'idée drôle qui va marcher, ça peut prendre du temps et causer bien des frustrations. Ne croyez pas que nous « ajoutions » souvent des répliques à ce qui est déjà là, ce serait augmenter inutilement la charge de travail, pour nous et pour les comédiens. Nous nous contentons plutôt de retravailler les répliques existantes.



À titre d'exemple, dans l'un des derniers films d'épouvante que j'ai doublés, au cours d'une scène de confession aux Alcooliques Anonymes, j'ai inséré les paroles d'une chanson populaire au Québec, le « Bon Gars », qu'un collègue m'avait fait découvrir peu avant. Ce clin d'oeil n'amusera que le public québécois, mais en même temps il est cohérent avec le dialogue de départ et ne gênera la compréhension d'aucun spectateur. Dans d'autres films et séries, je me suis amusé avec des sujets que j'aime maltraiter, comme la psychanalyse, l'altermondialisme ou la culture punk. J'ai même fait un concours avec un collègue : nous devions caser le mot « punk » aussi souvent que possible dans nos adaptations. Je n'ai jamais reçu aucune critique négative là-dessus, ni de mon patron, ni du client.



Mais comme je vous l'ai dit, il y a débat parmi mes collègues. Une partie d'entre eux se range sur l'avis qu'il ne faut pas modifier le ton d'un produit - si un film est terne, ou stupide, ou incohérent, c'est la volonté de son auteur, il faut s'y coller. À certaines occasions, lorsque le film est vraiment trop médiocre, je me range en partie à cette opinion. Mais je ne pourrai jamais m'empêcher de caser une « ritournelle » ou deux - d'ailleurs je crois que nous le faisons tous, plus ou moins. C'est la partie plaisir de ce boulot, qui a aussi de grandes zones répétitives pas très fun - que ce soient les « H pipe » des pornos, ou pire encore, les trucs que se disent les gens dans les mangas quand ils se battent pendant des plombes. C'est toujours la même chose : « Tu crois m'avoir eu, hein ? Mais je suis plus fort que toi ! » Je vous dis pas le nombre de cafés avalés que ça représente, surtout si on essaie « d'améliorer le produit ».

Les doubleurs sont-ils informés de ces modifications ? Dans AVH, les doubleurs s'évertuent à prononcer bunker, « bounequère » : est-ce de ton fait ?

Les comédiens n'ont pas particulièrement à être informés de ces modifications - s'il faut en parler, c'est au coordinateur - le chef de plateau. La plupart du temps, si ces répliques sont cohérentes, compréhensibles, voire drôles, il n'y a aucune raison pour que qui que ce soit les conteste en aval. Au pire, si une phrase est jugée trop poussive ou mal foutue, le chef de plateau peut choisir de la remplacer au pied levé. Comme je vous l'ai dit, nous n'avons pratiquement jamais de retour négatif des clients sur les dialogues eux-mêmes.



La plupart du temps, lorsqu'il y a demande de « retake » (ce qui veut dire faire revenir les comédiens pour réenregistrer des répliques), c'est lié à des problèmes de prononciation. Nous en avons eu quelques-unes à faire sur « AVH » qui, comme je vous le disais, a été enregistré en externe, au Québec, pour une raison que j'ignore. En mâtant la première copie de rendu, je me suis aperçu que certains des comédiens prononçaient le mot « alien » à l'américaine (« ai-lien ») alors que le public français s'est habitué, pour ce mot, à un « A » dur. Mais il y avait pire : l'un d'entre eux disait le mot « ours » sans proncer le « S » final, ce qui nous donnait : « Mon chien a été bouffé par des our ». On a fait « retaker » tout ça, mais « bounequère » a échappé à notre vigilance - darn !

As-tu déjà assisté au travail de doublage ? Quelle liberté supplémentaire leur est laissée ? As-tu déjà pu constater des différences patentes entre ton texte et le résultat à l'écran ?

Je me rends régulièrement en plateau, pour assister à l'enregistrement des films que j'ai adaptés. J'y propose mon assistance, mes conseils. Puisque je connais déjà bien le film en amont (j'ai passé trois semaines dessus, alors qu'ils n'y passeront qu'une journée) je peux donner des indications utiles aux comédiens sur les « intentions » des dialogues, ou le contexte. Les comédiens voient les films par fragments - seulement les scènes qui les concernent - et ne saisissent pas toujours l'ensemble. En quelque sorte, « j'assiste » le chef de plateau, bénévolement, et sans qu'il me l'ait demandé (ce qui en agace parfois certains).



Je sais que peu d'adaptateurs vont en plateau - la plupart de mes collègues ne le font même jamais. D'une part, un plateau dure au minimum une journée - journée qui ne sera pas travaillée et payée. D'autre part, le plateau est parfois « anxiogène ». Il peut arriver (il arrive même souvent) qu'un comédien ait des « difficultés», qu'il n'arrive pas à lire le texte, qu'un détail de forme le gêne - et là, forcément, l'adaptateur va se retrouver en ligne de mire pour un « problème » peut-être simplement dû à des difficultés de digestion. Pour éviter d'être pris comme bouc émissaire, le meilleur moyen c'est de ne pas y aller (de toutes façons rien ne nous y oblige, notre boulot est terminé quand on a fini d'écrire). La « magie » du plateau et des comédiens est quelque chose d'intangible, de complexe, il y a beaucoup d'énergie qui circule. Quand ça se passe bien, c'est formidable. Quand ça se passe mal, il peut y avoir des cris et des larmes. Ce sont des artistes quand même !

Tu traduis également des mangas animés, et l'on imagine que tu travailles sur plein d'autres choses. Comment abordes-tu le « mauvais film sympathique » ? Comme une récréation, une corvée, une commande, un plaisir coupable ?

Je pense m'être déjà assez étendu sur la notion de « plaisir » que j'associe au travail - nécessaire, parce que ce serait pour moi un non-sens de pratiquer un taf aussi chronophage de façon « mécanique », sans y prendre aucun plaisir. De même, j'ai du mal à imaginer qu'on puisse écrire une VF sympathique pour un nanar si on ne le trouve pas soi-même un minimum sympathique, malgré toutes ses tares. Je refuse d'avoir du mépris pour les films sur lesquels je bosse. Mon objectif est toujours de fournir au client, et en bout de chaîne au spectateur, quelque chose de cohérent et divertissant, avec éventuellement quelques « surprises bonus » si certaines répliques s'y prêtent - mais jamais je ne « forcerai » une blague qui n'a rien à foutre là.



Les nanars ont naturellement une place à part, qui vient du coeur. J'en ai beaucoup consommé dans mes vertes années - aujourd'hui beaucoup moins, pour éviter la saturation. Ce que j'apprécie dans le cinéma « Z » ou « bis », qui n'est pas présent dans les séries B d'épouvante ou de SF correctement financées, c'est ce côté fauché où les créateurs doivent compenser le manque de moyens par des idées, des trouvailles foutraques et une sorte de bonne humeur communicative. Ces gens savent qu'ils ne sont pas en train de faire un chef-d'oeuvre (à part peut-être Bruno Mattei) et il y a souvent un côté ludique, « blague » ou clin d'oeil, qui ne peut que me détendre quand j'en ai trop soupé des thématiques sérieuses et alambiquées du « surhomme » dans l'anime japonaise. Au niveau idéologique, les nanars sont bien, comme Desproges le disait de la connerie, la « décontraction de l'intelligence ».


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