Accueil > Interviews > Interview de Alberto De Martino (page 4)

Interview de Alberto De Martino (page 4)

Si nous aimons rire d'un certain cinéma déviant, nous sommes très loin de mépriser les hommes et les femmes qui s'y sont impliqués ou compromis. Il nous a ainsi paru enrichissant de faire raconter le nanar et son univers par les gens qui l'ont vécu de l'intérieur. La diversité des intervenants et de leurs réponses nous a rendu encore plus proches du cinéma que nous aimons : vous découvrirez, au fil des entretiens que ces différentes vedettes ont bien voulu nous accorder, des informations précieuses pour le cinéphile et le cinéphage, des anecdotes cocasses et, en esquisse, le portrait attachant de personnages souvent hauts en couleur.
liste des catégories

Alberto De Martino (page 4)


Dans les années 1980, vous avez tourné plusieurs films aux Etats-Unis. Beaucoup de vos collègues italiens semblaient d'ailleurs apprécier la Floride comme lieu de tournage. Y avait-il une raison particulière à cela ? « Miami Golem » est votre dernier film en tant que cinéaste. Pouvez-vous nous en parler ?

En Floride, il y avait la possibilité d'avoir des techniciens compétents sur place, ainsi que de la logistique. Il y avait aussi moins de pressions syndicales qu'à New York, ce qui fait qu'il était plus facile d'y tourner. J'ai fait « Miami Golem » avec comme acteur principal David Warbeck, un comédien néo-zélandais qui tournait dans la plupart des films commerciaux italiens de l'époque, parce que les gens lui trouvaient un air de famille avec Jack Nicholson. C'est un film dont je n'ai pas fait la post-production. En effet, j'ai comme exigence de travailler avec mon équipe et là, le producteur voulait m'imposer un monteur. J'ai donc quitté le montage. Comme vous pouvez l'imaginer, c'est un film qui ne m'est pas spécialement cher.

A quoi attribuez-vous la fin du cinéma populaire italien à la fin des années 1980 ?

En ce qui me concerne, une époque s'était déjà achevée au début des années 80. Les films ne marchaient plus. Comme je vous l'ai dit, la faute en incombe aux télé privées de Berlusconi. Il faut savoir qu'avant, les chaînes italiennes diffusaient un film par semaine. Avec ses chaînes privées, tous nos films ont été proposés en vrac au public : pourquoi se déplacer pour aller voir des films commerciaux, si vous pouvez tous les voir de chez vous ? Le pire est que nous ne touchions pas un sou sur toutes ces rediffusions : en effet, le fait que les films soient saucissonnés par des coupures publicitaires était un argument pour dire que les oeuvres n'étaient pas diffusées dans leur intégralité, et donc ne rien nous payer. En 1998, il y a eu une nouvelle loi, qui garantit l'intangibilité du droit d'auteur en Italie. Mais c'est trop tard : nos films ont été tellement rediffusés qu'ils ont été pressés comme des citrons. Aujourd'hui, ils ne les passent plus qu'une fois par an, ou bien à quatre heures du matin. A l'époque de « L'Homme Puma », il y a eu une période de marasme pendant deux-trois ans : aucun film ne marchait. Après, c'est reparti, mais les choses n'étaient plus comme avant. Auparavant, nous tournions trois cent films par an. Là, c'était descendu à soixante. Et puis les choses sont tout à fait mortes à la fin de la décennie.


"Les télévisions privées ont pressé nos films comme des citrons"

Qu'avez-vous fait après votre dernier film comme réalisateur ?

Je vous avais dit que je m'occupais aussi de doublage. Je me suis donc exclusivement consacré aux adaptations italiennes de films étrangers, essentiellement américains et français. Je suis aujourd'hui en partie retraité, mais je continue d'écrire des traductions de dialogues.

Aujourd'hui, un certain nombre de vos collègues, comme Ruggero Deodato ou Bruno Mattei, continuent de tourner, pour la télévision ou en vidéo. N'êtes-vous pas tenté de reprendre du service ?

Je ne connais pas Bruno Mattei. Qui est-ce ? Deodato a surtout eu l'intelligence de tourner de la publicité, qui lui a beaucoup rapporté. Il s'est bien débrouillé. L'envie de cinéma revient de temps à autres me démanger : j'avais d'ailleurs rédigé des scénarios, qui ont été appréciés par des producteurs. Mais il n'y avait pas la conjoncture qui aurait permis de concrétiser mes projets. Aujourd'hui, je dois dire que je ne vais plus guère au cinéma. A mon époque, les gens réagissaient vraiment face aux films : je me souviens de la mort de Tomas Milian à la fin du « Conseiller », le public dans la salle était vraiment scotché. Aujourd'hui, ce n'est plus la même chose. Je préfère regarder les films à la télévision. Le cinéma italien a de gros succès commerciaux, mais ce qui marche ne m'intéresse plus guère. Les gros blockbusters comiques de Christian De Sica, je n'arrive tout simplement pas à les regarder ! Mon fils Fabrizio a en quelques sortes repris le flambeau : il est producteur, et s'est notamment occupé durant trois ans d'« Incantesimo », la série télé à succès en Italie. Ma fille travaille également avec moi sur les adaptations de films.

Que pensez-vous du renouveau affectif que connaît aujourd'hui le cinéma italien des années 1960-80, notamment de la part de nouvelles générations qui redécouvrent et se réapproprient ce cinéma d'une époque qu'ils n'ont pas connue, qu'ils citent comme influences importantes, avec notamment le rôle de gens comme Quentin Tarantino Trouvez-vous cela juste ou excessif ?

Je suis allé en 2004 à un festival à Valenciennes, en France. Il y avait aussi Enzo G. Castellari, Tonino Valerii, Sergio Martino... Je n'étais jamais allé à ce genre de festivals et je suis resté stupéfait : on m'a fait un triomphe ! J'avais des jeunes cinéphiles qui criaient mon nom. Je ne m'y attendais pas, parce que j'ai beau ne pas être mécontent de mon parcours, je ne me prends pas non plus pour une vedette ! (rires) Il est clair que le facteur nostalgique joue un rôle. Si ça se trouve, si nous faisions encore trois cent films par an, personne ne s'intéresserait à nous ! Mais cela me fait bien sûr plaisir que l'on s'intéresse à mon travail. J'ai souvent des demandes d'interviews, au point que j'ai parfois l'impression de radoter ! (rires)

Avez-vous des souvenirs qui vous sont chers, en tant que réalisateur ?

Mon Dieu, j'en ai trop pour en choisir un en particulier... Par contre, j'aime bien raconter une histoire qui date de ma carrière d'assistant réalisateur. Je travaillais sur un film pour lequel nous avions des jeunes adolescents qui faisaient de la figuration, dans des rôles de soldats. Alors que je m'occupais d'eux, j'ai été distrait un moment, puis je me suis retourné... et les gamins avaient disparu, avec leurs costumes ! J'étais assez embêté, puis j'ai découvert la raison de leur fugue : ils avaient utilisé leurs uniformes pour se faire passer pour des bidasses en permission et avaient ensuite fait le tour de tous les bordels de la ville, où ils ne pouvaient normalement pas entrer, car ils étaient mineurs !

Quel regard portez-vous sur votre carrière ?

Je m'estime heureux, car j'ai fait un métier que j'adorais. J'en ai bien vécu, et j'ai connu de grands succès : j'ai découvert que "100 000 dollars pour Ringo" avait, avec les années, rapporté 41 milliards de lires ! J'ai de beaux souvenirs, j'ai fait des rencontres fabuleuses. Je ne vois vraiment pas ce que j'aurais pu faire d'autre.


Page précédente -

- Page 1 -- Page 2 -- Page 3 -- Page 4 -
Retour vers les interviews