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Le glossaire de nanarland

Pitch, 2 en 1, Nudie, Rape and Revenge, Nanar volontaire, Kaiju Eiga, nous nous sommes rendu compte que les termes employés frisaient parfois le jargon. Pas question de déconcerter le néophyte : le nanar, comme tout objet d'étude, mérite d'avoir un vocabulaire accessible et clairement défini.
Grâce à ce lexique, vous pourrez saisir le jargon de la cinéphilie pointue et/ou décadente, mais aussi découvrir ou approfondir votre science du monde fantastique du mauvais film symathique.
Voici donc pour la première fois au monde le glossaire nanar, simple, évolutif, et richement illustré.

Le glossaire nanarland

Turquie :

Turquie : république démocratique laïque quoiqu'un peu militaire et atteintes de quelques boutons d'islamisme, située à cheval sur l'Asie et l'Europe. Population : 76 millions d'habitants. Religions dominantes : islam et adoration du portrait de Kemal Atatürk dans le salon. Exportations principales : moustaches, trampolines, noix. Le pays où le nanar défie toute tentative d'explication cohérente.



Longtemps invisible dans nos contrées occidentales, le nanar turc, enfin accessible grâce à l'expansion du téléchargement et de l'achat en ligne de DVD est un véritable choc pour le spectateur français moyen. Des années 50 à 80, c'est une avalanche de films (jusqu'à 300 par an), tournés le plus souvent sans le sou et à la va-vite, montés de façon épileptique, et repiquant sans vergogne les thèmes, les musiques voire même des scènes entières de grands succès américains. On obtient au final des produits étranges où se côtoient allégrement nationalisme sourcilleux, érotisme bon enfant et ultra-violence gore.




La Turquie n'a véritablement vu se développer son industrie cinématographique qu'après la Seconde Guerre mondiale. Dès cette époque, une production de qualité existe, traitant généralement des questions sociales sur le mode réaliste, et ce malgré la vigilance d'une censure étatique très présente dans un pays qui peut facilement emmener un cinéaste trop critique faire un petit séjour en prison. Or c'est paradoxalement cette censure qui va permettre le développement d'une industrie du cinéma populaire très active.



En effet, soucieux de contrôler cet outil culturel de masse, l'état turc va tout à la fois financer activement son cinéma et ne laisser rentrer qu'au compte goutte les productions étrangères dont il se méfie. D'où un bon gros marché « captif » dont peuvent bénéficier plein de cinéastes locaux pour peu qu'ils produisent des films restant dans la ligne du kémalisme. Un peu de nationalisme, peu de religion (on est dans un état laïque), pas de sympathie pour le communisme, des gentils triomphant des méchants et ma foi, voilà du bon spectacle populaire.



Le premier genre qui va éclore dans les années 50 est le mélo, de préférence de bons drames ruraux glorifiant l'avancée du pays vers le progrès, et où la modernité vient triompher de l'écrasante tradition des campagnes reculées. Parmi ses figures classiques, l'enfant des rues, ça fait toujours pleurer dans les chaumières. Autre genre populaire, le cinéma comique, pas toujours très finaud, avec ses thèmes universels : héros populaire naïf, jolies filles, belle-mère envahissante, gags en dessous de la ceinture… du bon rire sain garanti sans danger.



Puis, très vite, les réalisateurs inspirés par ce qui se fait à Rome, Bombay ou Hong Kong se tournent vers des genres plus virils : le polar, le film d'aventures historiques, mais aussi le western, le film fantastique ou le cinéma de science fiction. Tout passe à la moulinette turque et le résultat est souvent… curieux.




Quelque soit le genre abordé, le cinéma populaire turc obéit à quelques constantes assez déroutantes pour le néophyte. Tout d'abord, l'idée de copyright reste inexplicablement bloquée aux frontières de la Turquie. Ca ne gène donc absolument pas les réalisateurs locaux de booster leurs longs-métrages avec des scènes piochées sans autorisation dans des productions étrangères qui, de toute façon, ne sont pas distribuées dans le pays. Pour économiser une poursuite en voiture dans "En Büyük Yumruk", l'ineffable Cetic Inanç, yes man attitré de la star Cüneyt Arkin, n'hésite pas repiquer des plans de "Goldfinger" ou de "Bons baisers de Russie" (voir : stock-shot).



Quant au "Dünyayi Kurtaran Adam" ("Turkish Star Wars"), des mêmes zozos, on retrouve carrément des extraits de Star Wars mixés sur la musique des "Aventuriers de l'arche perdue" ! Les personnages de comics américains, très populaires, sont illustrés au cinéma sans le moindre remord. On ne compte plus les films où apparaissent Batman, Spiderman, Captain America voir même Santo. Et quand ce ne sont pas des scènes ou des personnages qui sont volés, c'est le scénario qui est reproduit à l'identique. C'est ainsi que "Le magicien d'Oz" ou "E.T." ont eu droit à leur repompe intégrale… aisance budgétaire en moins.





Car le deuxième élément majeur du cinéma populaire ottoman est sa complète indigence financière qui contraint souvent ses auteurs à la débrouille. Les accessoires peuvent être en carton (littéralement) ou les effets spéciaux griffonnés au feutre sur la pellicule. Comme il n’y a que les figurants qui ne coûtent pas cher, ceux-ci abondent, souvent affublés de costumes et de postiches ridicules. D'où aussi l'emploi massif de stock-shots dès qu'il s'agit de figurer explosions ou cascades automobiles.




Pour pallier cette faiblesse pécuniaire, le montage se la joue souvent extrêmement agressif, multipliant les plans ultra courts, les faux raccords en pagaille et l'action frénétique à l'écran. C'est bien simple, entre les sauts sur trampoline censés figurer des bonds de super héros et des plans hachés d'une seconde et demi, la vision de ce cinéma devient particulièrement éprouvante pour les nerfs du spectateur occidental moyen. On ressort souvent lessivé de ces films qui feraient passer Michael Bay pour un cinéaste contemplatif. Même le cinéma de Hong Kong semble calme à côté.



Elément tout aussi symptomatique de l'identité turque : le nationalisme, particulièrement marqué dans les productions historiques. Le héros ottoman est beau, droit, juste, dur au mal et découpe en rondelles d'ignobles étrangers par paquets de 12. Le chrétien byzantin, généralement aidé par de cruels mercenaires croisés et des nonnes perverses, est un méchant de choix dans la série des "Battal Gazi" où Cüneyt Arkin dérouille de l'infidèle à tour de bras. Mais pas de jaloux, l'arabe ou le caucasien félon se rebellant contre son gentil colonisateur turc (le Moyen Orient ayant longtemps été sous domination de la Sublime Porte) peut aussi fournir un adversaire très acceptable, comme ce cruel Sultan vite corrigé par l'ami Cüneyt dans "Karamurat", un des rares films sortis en vidéo chez nous sous le titre étrange de "Touareg le vengeur". Le pompon est atteint avec l'ahurissant "Once Vatan" » tourné au moment de la guerre civile chypriote de 1974 qui verra l'intervention de l'ONU et la partition du pays et où Cüneyt, toujours lui, brave commando de l'armée turque, affronte des casques bleus plus occupés à terroriser et rançonner les populations qu'à maintenir la paix. Le tout sur fond d'hymne national.



Autre particularité du cinéma turc, l'ultra violence. Il faut que ça gicle, le sang se doit de couler à flots. Les méchants sont particulièrement cruels et ne reculent jamais devant un petit massacre bien sadique. Témoin cet odieux chef de gang déguisé en Spiderman dans « 3 Dev Adam », qui passe la tête d'une fille dans le moteur d'un hors-bord avec force jaillissements de sang, ou qui fait grignoter le visage d'un récalcitrant par un rat. Enfants, vieillards, personne n'est à l'abri des débordements sadiques de méchants forcément odieux. Les gentils ne sont d'ailleurs pas en reste et appliquent les châtiments les plus exemplaires. On crève les yeux, on éviscère, on saute à pieds joints sur les jambes de l'adversaire pour les briser net. Pas un cinéma de fillette.



Enfin, les Turcs ne dédaignent jamais un peu d'érotisme qui vient pimenter la sauce et pourrait surprendre dans un pays musulman. La Turquie a eu même, dit-on, une production pornographique florissante qui circulait sous le manteau. Le cinéma simplement érotique existe et montre une Turquie assez libérée où visiblement on savait s'amuser. En tout cas les films populaires ne dédaignent jamais jongler avec la censure en glissant une fille en maillot de bain ou un stock-shot de plan nichon au détour d'une scène…




Les stars de ce cinéma sont peu connues chez nous. On peut citer Sadri Alisik, plus connu sous le nom de nom de son personnage Turist Ömer, sorte de Fernand Reynaud turc, incarnation du brave gars un peu simplet qui ne peut s'empêcher de se fourrer dans les ennuis, que ce soit pour échapper à un mariage, pour aller dans la jungle ou en étant embarqué sur un vaisseau spatial. Il apparaît dans une série de films comiques des années 60 et 70 qui culminera avec l'étonnant "Turist Ömer Uzay Yolunda" alias "Turkish Star Trek", qui copie sans vergogne la célèbre série de science-fiction.



Mais la star toutes catégories est bien Cüneyt Arkin, le Alain Delon turc, apollon bondissant et vengeur, a qui nous avons consacré une bio détaillée. Du coup, l’insurpassable Cüneyt éclipse un peu les autres acteurs locaux comme Aytekin Akkaya, son complice dans "Turkish Star Wars" qui eut une carrière lui aussi bien remplie en jouant les Captain America dans "3 Dev Adam".


Cüneyt et Aytekin sur "Turkish Star Wars" : des héros, des vrais !


Le cinéma turc fut loin d'être complètement refermé sur lui-même et s'exporte assez bien dans le monde arabe. Il attira aussi des réalisateurs cherchant des lieux exotiques à des prix compétitifs. On peut penser à Jean-Marie Pallardy venu tourner White Fire ou Le Ricain dans les faubourgs d'Istanbul. Mais aussi les Italiens qui vinrent profiter des décors et des figurants bon marché pour tourner des bandes d'aventures comme Anthony M. Dawson (Antonio Margheriti) pour " Yor le Chasseur du Futur " ou "Le Temple du Dieu Soleil" (où on retrouve à chaque fois Aytekin Akkaya). Les Turcs essayèrent aussi d'exporter leurs vedettes, comme Cüneyt Arkin qui, sous le nom de Georges Arkin, fit une brève carrière en Italie dans les étonnants « Ninja : la castagne » et « Supermen contre le Parrain » où il fait le coup de poing à la manière d'un Terence Hill stambouliote. Plus surprenant, des passerelles existèrent avec le cinéma de Hong Kong, fort populaire en Turquie, comme l'étonnant "Ninja Killer" alias "Karaté sur le Bosphore" et dont l'action oscille entre l'ancienne colonie et Istanbul.



Dans les années 80, suite à un coup d'état militaire, le gouvernement turc surveille davantage la production locale. Le nombre de films commence à décroître. Mais c'est l'arrivée massive de la télé et du magnétoscope qui porte un coup fatal aux salles de quartiers qui consommaient en masse ces films. Il faut aussi ajouter la pression des Américains qui menacent de taxer les importations de fruits secs turcs s'ils n'ouvrent pas davantage leur marché aux produits hollywoodiens.



Incapable de faire face à la concurrence des produits occidentaux et à la montée de l'exigence du public local, la production populaire s'effondre. Par contrecoup c'est toute la filière qui fait faillite, entraînant dans sa chute le cinéma d'auteur et de qualité. Au début des années 90 c'est moins d'une dizaine de films seulement qui sortent sur les écrans. Pire encore, beaucoup des films des années précédentes ont été purement et simplement perdus faute de transferts vidéo ou de copies cinéma en bon état.




Pendant longtemps on a cru que la Turquie, noyée sous les DVDs pirates des derniers blockbusters internationaux, ne redécouvrirait pas sa culture populaire d'antan, mais heureusement, dernièrement, celui-ci ressort enfin timidement en VCD. De plus, le cinéma local reprend du poil de la bête depuis 2003. Le marché cinématographique turc est même le seul marché dans le paysage paneuropéen où, en termes de fréquentation, les films nationaux surpassent régulièrement les films américains (selon un rapport de l’Observatoire européen de l’audiovisuel, en 2013, les films turcs ont représenté 58% des entrées, suivis par les films américains à 38%, ne laissant que 3% pour les films européens et 1% pour les films du reste du monde). La jeune génération qui revisite son passé cinématographique s'en inspire au second degré pour sortir des films qui cartonnent au box-office. Si "GORA" ou "Dunyayi Kurtaran Damin Oglu" (le "Turkish Star Wars 2") sont de franches parodies bien troussées, "La Vallée des Loups" s’avère lui beaucoup plus polémique et renoue avec les grandes heures du nationalisme turc, l’histoire étant celle de de commandos d'élite turcs allant châtier des Américains qui se livrent à du trafic d'organes en plein cœur de l'Irak en guerre…




Bref le nanardeur peut continuer à garder un oeil sur la Turquie, celle-ci nous réserve semble t-il encore quelques surprises...
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