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Dinosaur from the Deep

(1ère publication de cette chronique : 2007)
Dinosaur from the Deep

Titre original : Dinosaur from the Deep

Titre(s) alternatif(s) :Aucun

Réalisateur(s) :N.G. Mount (Norbert Moutier)

Année : 1993

Nationalité : France

Durée : 1h15

Genre : Jurassic Plouk

Acteurs principaux :Jean Rollin, Norbert Moutier, Christophe Bier, Guy Godefroy, Tina Aumont, Sylvaine Charlet, Chris le Targat

Gatman
NOTE
4/ 5



Les Français se sont souvent plaints de ne pas bénéficier de la présence de cinéastes de genre. C'est absolument faux, puisque nous avons Norbert Moutier. Ce libraire collectionneur de tout ce qui a trait au cinéma, éditeur de fanzines (le vénérable "Monster Bis"), amoureux du fantastique et de l'épouvante, a également poursuivi une carrière quelque peu marginale de cinéaste, avec des films indicibles comme « Mad Mutilator », « Trepanator », « Alien Platoon », et le long-métrage qui nous occupe ici. Si Moutier a été comparé à Quentin Tarantino (pour son côté "cinéphile passionné devenu réalisateur"), c'est plutôt par fierté nationale un peu bravache, car on ne peut pas dire que les bonnes fées se soient particulièrement foulées pour lui accorder un talent à la hauteur de ses ambitions. Est-ce vraiment un problème ? Au contraire : sur ce site, terre d’asile du cinéma hors norme, nous sommes ravis que le bonhomme ait pu faire du cinéma envers et contre tout.


Un label de qualité.



L'oeuvre de cet émule français de Ed Wood nous a déjà fourni matière à chroniques, entre le presque professionnel « Opération Las Vegas » et l'expérimental et frappé du bulbe « Mad Mutilator ». « Dinosaur from the Deep » oscille entre ces deux pôles, entre ambitions le rapprochant du premier et misère budgétaire et technique le renvoyant aux fumeux errements du second.


Norbert Moutier lui-même, dans un rôle de chasseur de primes.



En ce début des années 1990, quand le cinéma basculait irrémédiablement dans le tout-technologique, Norbert Moutier s'accrochait héroïquement à une conception du cinéma bis qui eut déjà semblé caduque au temps de Méliès, tout en envisageant misérablement de rivaliser avec la face la plus haute du cinéma commercial. Car c'est bien vers « Jurassic Park », sorti la même année, que tente de lorgner cette production destinée aux bas-fonds du marché de la vidéo : mélangeant aventures et science-fiction, le résultat final est proprement confondant de misère et d'inconscience. On ne saurait reprocher à Norbert Moutier son manque de sous, film fauché ne rimant pas forcément avec mauvais film : Sam Raimi, Peter Jackson ou Roberto Rodriguez se sont bien fait remarquer par de premières oeuvres au budget famélique. Mais, empêtré dans son statut de semi-amateur, Moutier ne s'élève à aucun moment au-dessus du niveau de la plus basse série Z, usant avec un désespérant manque d'habileté de ficelles grosses comme des câbles, qui amènent en permanence à s'interroger sur son degré de sérieux.


De plans de coupe audacieux.

Des éclairages bien léchés.



L'une des énormités commises par Moutier tient dans sa volonté, absolument désespérée, d'américaniser à toute force son film, comme il le faisait déjà dans « Trépanator » : bien que la prise de son directe, la langue dans laquelle est tournée le film, la diction des comédiens, tout hurle à la face du monde qu'il s'agit bien d'un film 100% français, le réalisateur veut absolument nous faire avaler que non, pas du tout, ces trépidantes aventures se passent bel et bien aux Etats-Unis. Drapeaux américains déposés ici et là, noms anglo-saxons des personnages, générique dans la langue de Shakespeare, cartons de narration en (mauvais) anglais, et même quelques plans de coupe authentiquement tournés aux Etats-Unis (à Philadelphie) par une seconde équipe : rien n'y fait, tout ça est à peu près aussi crédible qu'une bande de gamins en culottes courtes qui joueraient aux cow-boys et aux indiens.




Pour ne rien gâcher, le film bénéficie d'une esthétique digne d'un mauvais film amateur : les faux raccords sont légion, la photographie est d'une rare laideur, la technique est mal maîtrisée, et la prise de son rend les dialogues souvent inaudibles. Quant à la musique, elle ressemble à une improvisation du fils de six ans de John Carpenter, qui aurait retrouvé dans la cave les vieux synthés de son père. De quoi rester rêveur, quand on sait que le réalisateur n'était pas un d'jeunz de dix-huit ans voulant faire un film amateur pour rigoler avec ses potes, mais un adulte responsable et expérimenté, ayant déjà plusieurs long-métrages à son actif.



Ceci est une nuit américaine.



Si le film, au niveau de la forme, prend eau de toutes parts, il sombre pavillon bas pour ce qui est du fond : le scénario semble sortir d'une mauvaise bande dessinée, dont l'auteur aurait oublié des pages en cours de route. Dans un futur proche, la peine de mort a été abolie aux Etats-Unis : pour se débarrasser définitivement d'un dangereux tueur, des politiciens louches décident de l'envoyer dans une autre époque, avant l'abolition, pour pouvoir l'exécuter. Le professeur Nolan (Jean Rollin) et son équipe sont chargés d'emmener l'ennemi public n°1 sur une planète jumelle de la Terre (on nous a tout d'abord parlé d'un voyage dans le temps, confondu ensuite avec un voyage dans l'espace, mais c'est pas grave), peuplée de dinosaures, et où la législation terrienne ne s'applique pas. Tant d'efforts et d'argent dépensés pour une manière si stupide de se défaire d'un simple malfaiteur, cela laisse pantois, mais ce n'est encore rien à côté du déluge d'idioties qui va suivre. Ajoutons au passage que le professeur Nolan espérait bien faire le voyage avec son assistante et maîtresse : mais c'est au final son épouse qui s'est faufilée à bord du vaisseau spatial à la place de ladite maîtresse, pour nous fournir un fabuleux cas de figure de vaudeville dans l'espace.



Toi aussi, fais ton propre film des science-fiction à la maison : une maquette de vaisseau spatial, une cave, un vieil ordinateur, des manettes de joystick pour faire le panneau de contrôle, et c'est gagné.


C'est quand même dingue ce que les décors des autres planètes ressemblent à des forêts franciliennes.



Le film mélange sans vergogne des scènes gore inutiles et sadiques, une histoire d’amant et de maîtresse digne de Max Pécas, des chasseurs de primes incompétents, un tueur coiffé d'une sorte de bandeau ninja, des décors post-nuke, du gore artisanal, « Alien, le huitième passager » - tout ça en démarquant, on ne sait pourquoi, le titre anglais de « Alien, la Créature des Abysses », réalisé par Antonio Margheriti - ainsi qu'un paquet d’autres éléments scénaristiques, faisant totalement fi de la moindre notion de cohérence et de continuité. La première vision du film laisse d'ailleurs la vague impression d'avoir raté des scènes.


"Ca va couper".


Selon le dialogue du film, ceci est une photo satellite de la planète des dinosaures.


Des acteurs charismatiques et photogéniques.



Autre élément contribuant à faire chavirer le navire, un casting aux petits oignons. Norbert Moutier a rameuté pour l'occasion un certain nombre de copains, dont certains composent une sorte de Who's Who de l’underground cinéphilique parisien.

Christophe Bier, qui apparaît au début du film dans le rôle d'un avocat aussi véreux que barbu, est une figure du milieu bisseux et cinéphile : comédien et animateur de radio, il a écrit quelques bouquins et fanzines sur le cinéma et a même été assistant de Jean-Pierre Mocky.



Un tueur (Guy Godefroy), censé être l'un des pires criminels du siècle, bien que le bandana ninja dont il refuse obstinément de se défaire n'aide pas à le prendre au sérieux. Une vraie machine à tuer (et à cabotiner).



Une bande de chasseurs de primes plus proches de Séraphin Lampion que de Bobba Fett. Incapables, munis d'armes de cour de récréation, se faisant berner par des ruses grossières : on dirait une bande de gosses pas très doués jouant à la guerre, et d'ailleurs on me signale que c'est plus ou moins le cas.





La chef des chasseurs de primes (« She-Executioner »), une terminatrice redoutablement peu crédible.



L'assistant du professeur Nolan, un laborantin parfaitement sadique et incompétent, croisement entre Peter Jackson (la barbe) et Herbert West, joué par le responsable des effets spéciaux, Antonio Cervero. Et comme tous les bons scientifiques, il ne fait rien sans son microscope.




Dans le bref rôle de l'assistante et maîtresse du professeur Nolan, on retrouve Tina Aumont, ancienne vedette du cinéma bis, et l'une des rares actrices professionnelles du lot (bien que, par la magie de la direction d'acteur, cela ne se voie pas forcément). Moutier bénéficie de la participation amicale d'une actrice que Tinto Brass, grand connaisseur de l’anatomie féminine, considéra jadis comme « l’une des plus belles femmes au monde », et il se débrouille pour la filmer en contre-jour, tout en rendant ses répliques quasiment inaudibles grâce à une prise de son magistralement défaillante : du grand professionnalisme.



Elle disparait hélas très vite de l'écran, remplacée par la très improbable Sylvaine Charlet (l'épouse de Pierre Tornade dans le mémorable « Les Gauloises blondes »), la femme du professeur qui réussit, dans ses scènes de jalousie, à tirer le film du côté du comique le plus vaudevillesque et se balade en forêt jurassique avec des talons hauts et une ombrelle. La classe dans ce monde de brutes.





Enfin, dans le rôle principal, le cinéaste Jean Rollin, grand spécialiste du film de vampires à la française, qui fait ici l'acteur pour le compte de son copain Moutier. Les autres interprètes sont si mauvais que Rollin fait presque illusion durant une dizaine de minutes, avant de sombrer à son tour dans le plus parfait ridicule. Certains pensent que Jean Rollin est un mauvais cinéaste : ils devraient le voir à l'oeuvre en tant que comédien, histoire de relativiser un peu. Le réalisateur de « Requiem pour un vampire » fait littéralement n'importe quoi, surjouant ses scènes comme s'il se trouvait dans une pièce de boulevard de dernière catégorie, tendance "amant dans le placard", ou un sketch du Collaro Show.





Consterné, je suis !



Une fois débarquée sur la planète des dinosaures (figurée par une forêt que l'on soupçonne être celle de Fontainebleau), la fine équipe vit des aventures trépidantes, dont nous vous laisserons le plaisir de la découverte. Disons simplement que le ridicule ne tue heureusement pas, ce qui nous a épargné un véritable carnage au sein de l'équipe artistique et technique du film. Le pompon est décroché avec l'arrivée de la famille Pierrafeu, en la personne de Quelou Parente (sorte d'égérie des amateurs de bis dans les années 1990, actrice et réalisatrice à l'occasion) qui lance un chaleureux « vous êtes les bienvenus sur cette planète. Je vais fêter votre arrivée », avant de sortir de nulle part un magnéto K7 et de débuter un numéro de danse lascive qui n’aurait pas juré dans un délire éthylique de Quentin Tarantino.




La fille des cavernes semble être la seule habitante de la planète, ce qui amènerait à conclure qu'elle est une génération spontanée. On n'en est pas à ça prêt, le comportement du personnage n'ayant ni queue ni tête, et l'interprétation de Quelou Parente rendant son dialogue quasiment inaudible. Ceci n'a rien à voir, mais signalons au passage que dans son film semi-autobiographique « Scarlet Diva », Asia Argento met en scène une expérience lesbienne avec une fille prénommée Quelou. De quoi faire fantasmer le microcosme bissophile.



Et les fameux dinosaures des profondeurs, on les voit quand ? Pas de panique, ils arrivent assez rapidement : on se demandait comment, avec son absence totale de budget et son esthétique quasi-amateur, Norbert Moutier allait se débrouiller pour les représenter. Et on n'est pas déçus : les bestioles en question doivent être les moins convaincantes de l'histoire du cinéma, à cent coudées au-dessous de celles du « King Kong » de 1933. Plusieurs techniques sont utilisées, avec à chaque fois une remarquable absence de maîtrise. Tout d'abord, l'animation image par image "à la Ray Harryhausen" : en gros, on utilise des boulettes de papier toilette et de la pâte à modeler pour essayer piteusement de donner l'illusion du mouvement à des choses informes ressemblant très vaguement à de terribles sauriens.



Bilan : on se demande si les "créatures" présentes à l’écran sont en train de hurler de rage, de danser le twist, ou simplement de souffrir d'une grosse gastro-entérite.




Ensuite, la technique dite de la marionnette : on agite sans conviction une tête ou une patte, visiblement modelées à partir du même papier mâché que pour la technique précédente, voire carrément une figurine de dinosaure en plastique. Il ne manque plus que les rugissements faits à la bouche par le gamin que l'on imagine agitant le jouet en question, pour restituer l'ambiance des mercredis après-midi de nos années de maternelle.



Mais le clou absolu de ce petit parc jurassique survient dans la dernière partie du film, lors du retour sur Terre de nos héros. Un petit dinosaure s'est en effet introduit dans le vaisseau spatial et entreprend de décimer l'équipage : la terrible créature tenant la vedette de ce remake inspiré d' « Alien » (on serait alors tenté de rebaptiser le film « Dinosaur from the Deep, le huitième passager ») n'est ni plus ni moins... qu'une chaussette, qui vient férocement mordiller les chevilles des personnages.



Si, ils ont osé, et c'est à peu près dix fois moins crédible que dans « Future War ». Les acteurs, confrontés à la terrible menace de ce gant Mapa de l'espace, tentent de faire croire à l'imminence du danger, mais ne parviennent même pas à atteindre le niveau de crédibilité de Bela Lugosi combattant une pieuvre non-animée dans « La Fiancée du Monstre ». Tous les records de pathétique sont allègrement enfoncés, nous laissant dans un état de stupeur à la fois navrée et ravie. Norbert Moutier ose tout, c'est un véritable héros.


Sur la planète des dinosaures, Toys'r'Us fait régner la terreur.



Œuvre totale et riche, d'une plénitude comparable à celle d'un grand opéra Wagnérien, mise en scène par un amoureux maladroit du cinema bis, « Dinosaur From the Deep » mérite amplement plusieurs visions pour découvrir tous ses trésors, en dépit du caractère hautement abracadabrantesque de la chose. Et dire qu'il ne s'est trouvé aucun mécène pour aider Norbert Moutier à filmer indéfiniment tous les projets qui lui passaient par la tête. Quant à Antonio Cervero, le génial comédien/technicien des effets spéciaux, des rumeurs nous laissent entendre qu'il aurait ensuite entrepris de réaliser dans son deux pièces-cuisine son propre film, présenté comme un "péplum d'intérieur" (mais quel merveilleux concept !). De quoi pleurer à chaudes larmes, en songeant que ce projet complètement hors-normes n'a apparemment pas abouti. Y'a pas de justice pour les bisseux français.





A priori, ce monsieur en chemise blanche rayée qu'on entraperçoit de dos l'espace de 4 images perdues au milieu d'une séquence d'animation de T-Rex, ce serait Antonio Cervero, le responsable des effets spéciaux, qui joue également le rôle du scientifique barbu. C'est fugitif mais permet soudain de se les représenter, Norbert Moutier et lui, filmant patiemment cette séquence en image par image, alors là je positionne mon dinosaure en pâte à modeler, hop j'enclenche la caméra, je modifie d'un poil la position de mon dino, je ré-enclenche la caméra... et puis soudain c'est l’embrouille, on oublie d'éteindre la caméra et on filme Antonio en train d'animer le T-Rex. Quand on travaille en autodidacte et en artisan, c'est le genre de bourde qui arrive, et le fait qu’elle figure dans le montage final ne fait qu’ajouter à la sympathie qu’on peut éprouver devant une telle œuvre…

- Gatman -
Moyenne : 3.58 / 5
Gatman
NOTE
4/ 5
Kobal
NOTE
4/ 5
Nikita
NOTE
4/ 5
Rico
NOTE
1/ 5
Barracuda
NOTE
3.5/ 5
Jack Tillman
NOTE
5/ 5

Cote de rareté - 6/ Introuvable

Barème de notation
Ce film n'a connu en son temps qu'une très discrète sortie en VHS. En attendant, sans trop compter dessus, un hypothétique DVD, on peut essayer de dénicher les K7 fatiguées qui traînent encore ici et là : mais c'est plus rare que rare.